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Billet de blog 18 nov. 2014

La Marianne de l'anti-Révolution

Constant Jacob
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Dans la rubrique « naissances » d'un journal de province, il m'a tout récemment été donné à voir que des parents faisaient annoncer -probablement avec fierté sans quoi ils se seraient abstenus de laisser paraître la publication- la venue au Monde de leur petite Nabilla. Faisons au passage noter, avant que de poursuivre plus avant le développement initié, que cette Nabilla, de prénom donc, était associée, dans la liste publiée dans ce journal, à un patronyme des plus régionalement connotés ce qui, comme ça et de prime abord, faisait immédiatement sursauter le lecteur du jour.

Sursauter car non seulement la pauvrette va se trimballer une chienne de vie entière le prénom d'une e-conne mais, en sus, ce prénom-là accolé à un lourd, très lourd héritage patronymique. Il est de ces destins auxquels on est heureux d'avoir échappé (même si on n'est pas toujours très « joyce » du sien).

Cela, ce que vous venez de lire, fut la primo réflexion à laquelle, à l'immédiate suite de la lecture des faire-part de naissances publiés de ce canard de province, je m'adonnai.

Et puis, tous comptes faits, j'ai fini par me dire que ces parents fiers -et sûrement, comme la plupart des parents qui le deviennent, très heureux, même si je les juge inconscients- étaient, eux, en phase parfaitement symbiotique avec leur époque et, pour cela, étaient, eux donc, ceux qui avaient raison.

Comme des dizaines de milliers de personnes, ces parents publieurs de bonheur dans un journal de PQR, faisaient partie, nécessairement, de toutes celles et tous ceux qui s'inquiétaient du récent présent tout chaud et du devenir plus qu'incertain de la grande écervelée nationale mais, non seulement cela, par-dessus le marché ils avaient aussi pris la décision de lui rendre un hommage fort en baptisant leur propre fille de son prénom de neuneu cathodique. Hommage fort et admiration assumée. Au-delà du simple prénom transmis, d'ailleurs, il n'est pas idiot de penser que ces parents-là et par ce biais-là, espèrent en secret donner un coup de pouce à la destinée pour l'heure immaculée de leur propre rejetonne.

Tout cela, naturellement et quand on y réfléchit bien, même un court instant, fait froid dans le dos du type ou de la nana a minima raisonné(e) et à peu près normalement constitué(e). Sauf que pendant que les Camarades étaient trente-sept et demi dans les rues de Nice à manifester dans une indifférence notoire ou guère plus de dix mille à Paris sans susciter beaucoup plus de vigueur dans l'attention portée aux revendications, Nabilla, elle, la vedette comme elle fut nommée avant-hier dans un très long reportage consacré à ses déboires volontaires sur TF1 (la chaîne de télévision la plus regardée de tout temps et en tous lieux), ben Nabilla elle fait un carton : sur Facebook, sur Twitter, en Unes de dizaines de publications quotidiennes ou hebdomadaires, à la radio, à la télévision, dans les bribes de conversations attrapées ici ou là dans le métro, dans le tramway, dans les cours de récréation, dans la rue, partout.

Des groupes de soutien se sont constitués en ligne, des associations de défense de la pin-up en carton se sont créées et des gens prénomment leur fille comme elle. Des collégiennes et des lycéennes se font tatouer « Nabilla » sur l'avant-bras pour se sentir en communion avec celle qui souffre trop zinjustement et des tweets en un français de contrebande exprimant l'idée que, quand même, on ne va pas en prison pour avoir poignardé quelqu'un, sont publiés et relayés des milliers de fois et « likés » des millions.

Sans doute -et ce n'est sûrement pas sans lien- pour tenter de faire oublier l'infâme fiasco de la mort de Rémi Fraisse en cherchant à faire une aussi pathétique qu'elle se veut légère diversion, « l'affaire Nabilla » souligne à elle seule que s'il y eut des printemps arabes, l'automne français est là, bien là et même installé pour de bon.

Mohamed Bouazizi harcelé par la police tunisienne et qui mit finalement fin à ses jours de brutale manière fut l'étincelle qui fit là-bas tout exploser.

Rémi Fraisse assassiné par la police française trouve ici plus fort que lui : la Marianne de l'anti-Révolution, la bimbo du système qui fait paravent de ses nichons et neutralise les velléitaires putatifs en leur atomisant le neurone, en leur faisant turgescer la queue ou en les éblouissant d'une lumière fade devant ce miroir de tristesse qui voudrait tant ressembler à ce rien qui clignote.

On peut faire la Révolution à trente-sept et demi en partant de Nice, de Limoges ou d'ailleurs. A dix mille aussi, on peut, surtout à Paris. Mais une Révolution véritablement orientée vers le Peuple, réellement faite pour lui et globalement par lui, si ce dernier lui-même a les yeux rivés sur d'autres priorités siliconées, il y a fort à parier qu'elle fera pschit aux premières lueurs d'un jour qui se voudrait nouveau.

A moins qu'en guillotinant Nabilla, peut-être ?

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