Valeurs contre valeurs

Quarante-cinq églises viennent d'être brûlées et dix personnes, chrétiennes de confession, tuées au Niger pour avoir été assimilées, parce que chrétiennes, à des suppôts de ce que nous pourrions surnommer le « carlohebdoïsme » fatal de ce vingt-et-unième siècle (mal) débutant.

La morbide absurdité des tout récents événements nigériens réside en ceci que ces personnes sont mortes pour avoir été confondues, par totale ignorance et sous l'impulsion d'instincts de primates conservateurs, avec des journalistes français, athées militants et revendiqués.

 

En réaction donc à une nouvelle Une parfaitement incomprise (comme toutes les précédentes) d'un journal français de tradition libertaire et anticléricale, des abrutis nigériens qui jusque là n'en avaient jamais entendu parler, ont assassiné d'autres nigériens qui eux non plus n'avaient jamais eu vent de l'existence dudit journal par assimilation aussi follement mortifère que dramatiquement idiote.

 

Parce que, on aura beau chercher, on ne trouvera aucune trace dans la culture nigérienne et africaine au sens large d'un embryon, même sous forme de sédiment pétrifié ou de fossile lointain, de ce qui fait l'une des spécificités franco-françaises à savoir l'ironie, la dérision, la satire, la diatribe, le libelle grivois ou le pamphlet moqueur.

Aucun Bossuet dans la littérature africaine, aucun Saint-Simon, aucun Hugo et aucun Gustave Doré pour préparer, depuis un hier cintré et lettré, le terrain d'un aujourd'hui réceptif. Aucune gauloiserie non plus qui viendrait se surajouter à ce bagage culturel spécifique pour expliquer le rire à l'épigramme et à la gaudriole.

La gaillardise, c'est sûr, est française et pas nigérienne. 

 

Que sont donc allés faire là ces crétins sanguinaires ? Au nom de quelles valeurs prétendument communes entre leurs compatriotes chrétiens, obéissants et soumis, par culture, éducation et tradition et ces toubabous irrespectueux de tout ? Combien de temps va encore durer ce délire exporté, post-attentat et partant post mortem ?

 

Les attentats meurtriers commis en France, en particulier dans les locaux de Charlie Hebdo, et les réactions à l'international comme celle du Niger que nous relatons ici, ont bien directement à voir avec des systèmes de valeurs radicalement opposés (pour ne pas dire tout de suite incompatibles) et dessinent aussi les contours désormais, aux yeux de tous, très bien définis d'un précipice culturel que l'on ne croyait jusque là que fossé et dont on pensait qu'il suffisait d'avoir des jambes un peu souples et une inébranlable foi d'internationaliste pour parvenir, sans trop forcer, à le franchir.

 

Parce que, Camarades, ouvrez (au moins pour une fois) les yeux : les événements du Niger, les réactions par dizaines hostiles des pays africains, les -au moins- deux cents incidents, violents pour la plupart, officiellement remontés à l'institution scolaire (sans compter tous ceux qui ont été étouffés) et, bien sûr, les attentats commis, eux-mêmes, ne peuvent définitivement plus être considérés comme des petites lacunes ponctuelles ou des petites incompréhensions passagères : il s'agit bel et bien de béances culturelles fondées pour l'essentiel sur une assise d'incompatibilités spirituelles mais pas que.

Il s'agit bien ici de valeurs culturelles s'opposant violemment. D'antagonismes culturels irréconciliables. D'antinomies flagrantes. De Culture déterminant une Nature c'est-à-dire un tempérament individuel, une inclination, une aptitude formatée, induite ou conditionnée, comme on le voudra, à comprendre, recevoir, analyser ou interpréter par des canaux d'éducation reçue ou de patrimoine intellectuel.

 

Nous sommes les héritiers des troubadours, de Villon, de Rabelais, de Montaigne, de Fontenelle, de Voltaire, de Baboeuf, du Baron d'Holbach, de Diderot, de Sade, de Victor Hugo, de Baudelaire, des libertaires de la Commune, de Verlaine et Rimbaud, de Châteaubriand, de Colette, de Proust, de Gide, des peintres et des sculpteurs classiques et baroques, de Nadar et des frères Lumière, de Pierre et Marie Curie, des impressionnistes et de Picasso, de Jaurès, de Clemenceau, d'Aristide Briand, de 1905, de 36 et de 68. De Louise Michel, de Bachelard, de Sartre. De Vian, de Queneau, de Marcel Aymé. De Damia, de Gainsbourg, de Salvador. De Levi-Strauss.

Ils se sont arrêtés à Abou Nuwâs (très peu étudié voire pas du tout car jugé indécent) et à Avérroès.

 

Bien sûr, ici, à ces lignes, je n'ignore pas que je vais faire bondir tous les excités du différentialisme et tous les jusquauboutistes défenseurs de l'Humain même au nom de l'aveuglement volontaire : je précise donc bien que mon propos n'est pas ici de hiérarchiser ou d'entrer en guerre des valeurs ni de chercher à savoir qui a la plus grosse (destinée culturelle) mais bien d'essayer de comprendre ce qui nous sépare et en quoi nous sommes -ou non et sur quels aspects- réconciliables, conciliables à tout le moins, et connectables.

 

Qui d'entre vous peut me citer, équivalent à la liste précédemment dressée de patronymes illustres, le nom d'un auteur, d'un philosophe, d'un physicien, d'un écrivain, d'un peintre, d'un architecte de confession musulmane aussi mondialement connu et reconnu (pour son talent, son œuvre et la renommée ou l'influence majeure de ces derniers) depuis la mort d'Averroès ?

Je vais être charitable : depuis la chute de Constantinople ?

 

Il n'en existe pas un. Vous pouvez y aller, j'ai déjà longuement réfléchi à la question pour m'être tout aussi longuement penché dessus et sur le pourquoi qui en découle.

 

Nous sommes aussi les descendants de croyants, pour la plupart d'entre nous, abreuvés à la Bible mais qui avons eu la chance indicible de nager dans un bain culturel multiséculaire aussi foisonnant qu'érudit, nous avons eu la chance d'y avoir accès par l'Ecole quand elle faisait encore et simplement son boulot, nous avons eu la chance de vivre au sein de familles éduquées qui pratiquaient l'échange, le partage, la controverse, le dialogue, la dispute autour de ces grands noms ou suivant leur tradition. Et je répète, que nos familles ancestrales y aient pleinement adhéré ou non, Diderot, D'Holbach, Baboeuf sont passés par là. Le débat et la dispute aussi. Les débats sans fin et sans accord notable. Les disputes suraiguës et les controverses affûtées.

 

Nous sommes descendus de la Bible et nous en sommes écartés à des degrés divers parce que les Idées sont passées par là. Douloureusement, lentement, difficilement mais elles sont passées. Et nous avons tous cet héritage commun.

 

Nous avons Levi-Strauss et l'universalisme bienveillant de ceux à qui on apprend que le Monde est multiple, riche et diversifié.

 

Ils ont le Coran.

Indiscutable. Irrécusable. Immuable.

Ils ont la soumission.

Islam veut d'ailleurs dire soumission.

Ils ont les madrassas où l'on enseigne et l'on retient à coup de trique.

Ils ont Allah qui est un, unique et universel. Qui sait tout. Qui a raison. Qui est fort.

 

Et leurs élites, francophones et francophiles pour la grande majorité d'entre elles, ont quitté le pays (Niger ou tous les autres identiques alentours) pour se réaliser. Ailleurs.

 

Ceux-là de Niamey qui ont tué des chrétiens idiotement confondus avec les satiristes de Charlie biberonnent au Coran depuis toujours et ne connaissent de Levi-Strauss que les 501 Made in China qu'ils portent moulants et troués aux fesses.

 

Je serais profondément triste d'être mal compris ou mal interprété car le sujet est sensible. Et parce que les esprits façonnés à l'anti-racisme automatique qui ne sont pas parmi les plus réfléchis du lot ne manqueront sûrement pas de me vouer aux gémonies qu'ils fabriquent eux-mêmes à la chaîne de l'humanisme hystérique qu'ils déploient.

 

J'ai vécu près de vingt ans en terres africaines et musulmanes.

L'universalisme qui me meut, je l'ai chevillé au corps et à l'esprit de manière telle qu'il n'est permis à personne d'en douter.

 

Je dis toutefois qu'il s'est passé ce qu'il s'est passé à Paris. Que dans la foulée, il s'est passé ce qu'il s'est passé à Niamey.

Et qu'on ne va pas pouvoir faire l'économie d'une réflexion d'ampleur sur ces phénomènes collatéraux de portée majeure, selon moi.

 

Il est en tout cas là, le choc des civilisations, qu'on le veuille ou non.

 

Comment y apporter remède sans que ni les uns ni les autres se renient ? Sans que les uns et les autres aient à se sentir coupables ?

 

Comment réconcilier D'Holbach et Mohamed quand Jésus lui a à peine pardonné ?

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.