L'athéisme, cette islamophobie qui ne veut pas dire son nom?

Il est des époques moins bénies que d'autres, moins favorisées, moins riches (en découvertes, en pensées majeures développées, en figures particulièrement symboliques) : nous vivons une de celles-ci. On peut le regretter, s'en lamenter à l'infini et même pleurer sur un sort maudit des dieux -au moins de ceux de l'Olympe- rien n'y changera. Il faut s'y faire : nous sommes les enfants, fils et filles, d'un temps indigent. Civilisation nécessiteuse que la nôtre où l'érudition n'est plus que la demi-ombre de ce que, jadis, l'on appelait « nourriture spirituelle » ; chose qui, notamment, permettait que l'on sût distinguer le vrai du faux, le comique du tragique, le probable du certain et l'athée du fasciste. Chose qui, en fait, parce que la culture à l'inverse du repli communautariste épidermique est faite pour cela, autorisait à aborder la vie et ses recoins, quels qu'ils fussent, avec la sage distance nécessaire à une réaction préalablement apaisée.

 

Et voilà que -les politiques de destruction intellectuelle massive étant passées par là entre-temps- nous n'avons plus ni érudition ni distance. Encore moins de réaction apaisée puisque là où il y eut savoir et connaissance universels, il n'y a désormais plus que communautarisme imbécile, soupçon de détestation de ma communauté et paranoïa qui va avec. Il ne peut, de fait, y avoir aucun recul quand on est adossé au mur de sa prétendue communauté (il est où, l'universalisme, dans tout ça?) dont on se fait, en toutes circonstances, le gardien jaloux des valeurs morales et de l'intégrité frileuse.

 

Or figurez-vous, bonnes gens qui me lisez ce jour, que sur le mur -précisément- d'un mien Camarade (pour lequel j'ai le plus grand respect), je me suis laissé aller, en commentaire à un article par lui partagé, à l'expression franche d'un athéisme qui m'accompagne depuis toujours, fils et petit-fils d'athées que je suis, comme une sorte de bagage culturello-génétique dont je ne renie rien, absolument rien. Oui mais voilà : le document partagé s'intitule « Peut-on être islamophobe tout en se croyant antiraciste ? ».

Et c'est là que le bât blesse. En tout cas, c'est là qu'il a blessé.

S'en est suivie une conversation à distance (horaire et géographique) parfaitement inouïe à laquelle, en plus de mon Camarade et de l'un de ses amis tout à fait doué de raison, ont participé deux avocats pour le moins étonnants de l'antiracisme qui ont allègrement confondu à peu près tout ce qu'il était possible de confondre ; conversation au cours de laquelle, aussi et entre autres, on nous a parlé de la religion franc-maçonnique (…) et on m'a, surtout à moi il faut l'avouer, reproché, à travers cet athéisme que je revendique, de (mal) camoufler mon islamophobie intrinsèque, fondamentale, essentielle et immanente dont, fils du malin que je suis, je ne me départis jamais pour mieux la propager partout où je passe et, militant du Front de Gauche, je me sers de cette église apostolique, maçonnique et romaine, remplie sans que nous le sachions d'islamophobes majeurs (le FN, lui, pas du tout, en revanche), pour mieux diffuser mon message haineux.

Il paraîtrait même que je suis connu, sur la blogosphère, pour être l'un des plus acharnés...

 

De ce navrant épisode d'un jour, on pourrait sourire et se dire qu'il n'est, comme son nom l'indique, qu'épisodique et passager, s'il n'était en fait pas loin du dixième qui m'est opposé, toujours suivant le même argumentaire de l'athéisme qui ne sert qu'à dissimuler une islamophobie trop pudique pour s'annoncer d'elle-même.

Nous n'avons que trop à perdre à nous éloigner de cet universalisme qui n'aurait jamais dû cesser d'être une quête de tous les instants. La France s'est communautarisée comme jamais et c'est un drame absolu. Les précautions oratoires que chacun d'entre nous prend désormais dès qu'il s'agit même ne serait-ce que de plaisanter sur tel ou tel sujet qui, il y encore trente ans, ne posait problème à personne, en sont les preuves quasi quotidiennes.

Y avons-nous gagné ? Je ne me pose même pas la question et crois pouvoir dire sans crainte de beaucoup me tromper que je connais déjà la réponse.

On peut continuer de vouloir défendre des valeurs auxquelles on croit (et il continue d'être nécessaire de les défendre) sans pour autant fragmenter la société.

 

Cette fragmentation communautariste est un poison.

Les rapports remis au Premier Ministre récemment auxquels se référait le précédent billet de ce blog sont vénéneux. Ils ont été momentanément mis au placard ? Ils n'en demeurent pas moins vénéneux.

 

Et enfin, non, définitivement non, être athée ne signifie pas que l'on hait les musulmans. Partir, d'ailleurs, du principe que l'athéisme est l'expression de quelque haine relève de la plus médusante des absurdités.

 

Vouloir voir de la haine d'un collectif où il n'y a que conception philosophique matérialiste individuelle est bien la démonstration que nous vivons, comme nous le disions au début, une époque indigente où l'universalisme et la sage distance n'ont plus leur place.

 

La démonstration, aussi, qu'il est plus que temps que nous revenions aux fondamentaux.

 

 

 

 

 

 

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