Le Collège des fruits mous

Prune a seize ans.

Elle est en classe de Première Littéraire. Pas par goût des Lettres dites belles ou par affinité avec la moindre orientation artistique. Non. Elle est en classe de Première Littéraire parce qu’il a été jugé, à la fin de la Seconde, qu’elle n’avait pas le profil d’une scientifique ni celui d’une économiste. Il a de même été décidé que la faire entrer en Première technologique ne lui serait pas d’un grand secours étant donné son amorphique apathie. Personne ne l’imaginait non plus s’épanouir dans le domaine médico-social pas plus que dans l’agricole, le numérique, le mécanique ou celui du commerce international.
Prune est de ces élèves que le collège des enseignants réuni en fin d’année scolaire pour statuer sur son cas finit par maudire autant qu’il la prend finalement en sympathie tant elle est inexpressive, indécise et mollasse.
Ni aimable ni détestable, elle est d’une sommaire quelconquité et d’un imperceptible -mais avéré- ennui. Elle est de ces filles qui ne causent jamais plus qu’un infinitésimal souci ou un tracas minime et qui, à la fois, n’ont jamais su, ne savent jamais et ne sauront jamais susciter une adhésion autre que modique. L’enthousiasme qu’elles déchaînent n’est toujours que parcimonieux.

En fait, Prune n’a de singulier que le prénom. Pour le reste, il est fort difficile voire totalement impossible de parvenir à la distinguer tant elle est aboulique, atone, molle et à peine velléitaire.


Les yeux au ras des genoux, elle ne sait jamais rien.


Elle n’a d’avis sur rien.


Elle ne sourit jamais, ne maugrée jamais, ne dit ni oui ni non, ne sait jamais pourquoi et se fout du comment.
D’une exubérante fadeur, elle passe à côté de tout sans en avoir conscience et c’est d’ailleurs précisément ce qui la sauve ; parce que, si conscience elle avait d’elle-même et de sa plate insignifiance, alors elle ne pourrait vouloir y remédier que dans l’excès d’une jeunesse jadis vigoureuse et politisée. Mais Prune n’est ni vigoureuse ni politisée. Vigoureuse, elle ne peut l’être : son métabolisme y rechigne (rassurez-vous, on lui expliquera dans quelques années ce que métabolisme veut dire). Politisée, elle ne peut pas plus : elle est de celles (et ceux !) qui confondent –parce qu’il ne les intéresse en rien d’être capables de les distinguer- socialisme, anarchisme, fascisme et monarchie. Elle pourrait d’ailleurs être aussi de ceux qui imaginent que tous les mots qui finissent en «-isme » ont à voir avec la politique et, partant, elle serait tout à fait apte à penser que « métabolisme » est un mouvement qui revendique.

Quelques années avant celle qui verra célébrer dans une poignée de semaines la fin décrétée de longue date d’un monde essoufflé, j’avais croisé le regard rempli de fleurs (fanées) de Cerise alors en Classe de Troisième. Cerise était douce et parfumée. Elle sentait comme ces gommes à la fraise que les mamans un peu nigaudes achètent à leurs filles qu’elles refusent de voir grandir. Cerise décorait sa trousse (qu’elle parfumait également) de tas de petites étoiles scintillantes dont elle ne manquait sûrement pas de recharger les batteries de la phosphorescence à la lumière de sa lampe de chevet. Cerise portait autour du cou la clé ouvragée du petit cadenas qui fermait l’agenda de ses secrets. Elle était amoureuse d’un garçon qui se moquait d’elle et souhaitait secrètement que toutes les filles fussent ses copines.
Cerise avait aussi été orientée en Première Littéraire. Sans doute parce que, comme Prune, elle n’avait jamais rien lu de sa vie et parce que, comme pour l’autre, on ne savait pas à quoi la destiner et qu’elle-même n’avait aucune idée de ce qui, peut-être, lui aurait convenu.

Prune et Cerise portent le nom de fruits à tartes. Il n’y a sans doute pas de hasard.

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