L'homme de Gauche n'est pas suffisamment entré dans l'Histoire

Un ami du réseau a ce matin publié cet extrait du Manifeste : « On a reproché encore aux communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité. Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut pas leur ôter ce qu’ils n’ont pas. Sans doute le prolétariat doit tout d’abord conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe nationale souveraine, et se constituer lui-même en nation ; et en ce sens il est encore attaché à une nationalité. Mais il ne l’est plus au sens de la bourgeoisie. »

« Une action combinée, au moins des peuples les plus civilisés, est une des conditions de la libération. Dans la mesure où l’exploitation de l’individu par un autre individu sera abolie, l’exploitation d’une nation par une autre le sera également. Avec l’antagonisme des classes à l’intérieur de la nation, disparaîtra l’hostilité réciproque des nations. »

Au-delà de la seule matutinale émotion de se retrouver renvoyé à sa prime jeunesse de lecteur avide quoi qu'il arrive ébloui par ce qu'il -sans doute du fait de son jeune âge- n'aurait jamais su mieux dire (le Manifeste est bien l'ouvrage de référence de l'idéaliste dixhuitenaire) une demi-phrase de l'extrait ici copié a relevé mon attention d'impénitent coquin : «  au moins des peuples les plus civilisés ».

Hors contexte, hors économie d'un texte qui fait autorité depuis le premier jour de sa publication et en imaginant que ces mêmes mots eussent été écrits ou publiés tels quels dans un commentaire en ligne ou dans une chronique rédigée par un Constant Jacob du dimanche, la totalité des gauchistes qui les auraient lus se seraient immédiatement levés comme un seul homme en colère et les auraient fait circuler véhémentement sur la Toile en faisant s'époumoner leur clavier et en taxant à l'envi l'auteur(e) desdits mots obscènes de fascisme infâme ou de xénophobie primaire et rétrograde.

Oui, car l'homme de Gauche antifasciste est habité par des stéréotypes idéologiques tellement ancrés que lorsqu'à son cerveau tintinnabule la petite clochette d'alarme associée à des mots interdits ou litigieux, il ne cherche pas à comprendre : il fonce. Et il dénonce. Et il vilipende. Et il tempête, foudroie, lamine, étrille, dépèce et mitraille celui ou celle qui s'est rendu(e) coupable d'avis contraire au sien ou, bien pire, d'opinion radicalement divergente et donc, selon ses critères, parfaitement immorale.

Mais là, souci : c'est Karl Marx qui a écrit « au moins des peuples les plus civilisés » laissant à entendre, par logique même en découlant, qu'il y en aurait de moins.

Lisant cela, l'homme de Gauche est pris dans un tourbillon inextricable de lutte avec lui-même : merde alors, Marx est fasciste ! (Ben, oui, parce que dans son processeur interne « civilisé » avec « plus » ou « moins » écrit devant, c'est rangé dans la catégorie « fascisme exacerbé »).

L'homme de Gauche vacille, il n'est plus qu'un demi lui-même.

Comment commenter le post de François de ce matin ?

Son monde de certitudes s'écroule.

L'homme de Gauche ne peut même pas finir sa tartine de compote (oui, car c'est à l'heure du petit-déjeuner que tout ceci a eu lieu): il ne sait plus où il habite.

Il appelle ses amis.

Que faire ? Comme si on n'avait pas vu ? Demander discrètement à François de supprimer ce partage ? Après tout, on n'en serait pas à notre première censure!

L'homme de Gauche pleure en lui-même. Sur lui-même aussi, d'ailleurs.

Il y aurait donc un fascisme de Gauche ?

Mais alors qui sont les salauds ?

Les valeurs seraient donc mouvantes ?

La Gauche ne serait la Gauche que depuis peu ? Ok, mais depuis quand ?

L'homme de Gauche remise sa tartine, ferme son pot de compote en se demandant, finalement, si François lui-même ne serait pas un peu suspect.

Il n'y a pas d'amis, en fait, sur internet.

 

 

 

 

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