La fascination du fascisme

Il y a chez un certain nombre de mes Camarades en ligne un penchant à cultiver la captivation. Beaucoup d'entre eux, en effet, par une forme de masochisme qu'ils entretiennent -par crainte, en grande partie, de ne pas apparaître suffisamment de Gauche- jour après jour se délectent de la panique qu'ils suscitent ou cherchent à susciter chez les uns ou les autres en multipliant les partages de photos, de liens, d'articles ou de commentaires passéisto-anxiogènes sur les accointances d'une rare intimité entre le Front National et les Panzer Divisions d'aujourd'hui ou d'hier.

 

Pas une journée -pas une heure voire un quart d'heure même parfois- sans que tel(le) ou tel(le) ne sente monter en elle (ou lui) et en une vibration patriotico-mystique depuis les pieds jusqu'à la tête le devoir suprême de remémorer à la France entière qui est sûrement trop ignare pour le savoir ou trop amnésique pour se le rappeler que le Front Nazional est initialement constitué d'anciens waffens même pas repentis et d'ex-collabos à peine contrits.

 

Tous les jours et toutes les heures. Du matin au soir et du soir au matin, en une sorte de ritournelle tellement bien huilée qu'à la longue elle finit quand même par gripper (au moins celui et celle qui la subissent comme une charge de « reviens-y » permanente) l'antifa fier de lui bien au-delà des frontières de l'orgueil satisfait, accomplit ce qu'il s'est auto-assigné de mission : rappeler coûte que coûte à ses congénères abrutis -puisque eux-mêmes chaque jour ne sonnent pas le tocsin de l'épouvante- que Marine Le Pen est caca et que son parti l'est aussi.

 

Tel un enfant en bas-âge amoureux de ses déjections, l'antifa de tous âges est fasciné par le fascisme. Et d'ailleurs, si l'on s'en tient d'un peu près à l'étymologie, fascisme et fascination ont la même origine et le même sens figuré lié à l'émerveillement face aux honneurs et à une franche et rigide virilité : le « fascis » à l'origine de tout cela étant à la fois le faisceau, la fagot ou le paquet (on sait aujourd'hui en français ce qu'un paquet peut être et « fascinus » ou « fascinum » servaient à désigner le phallus) ou bien, plus spécifiquement, un faisceau de verges (…) d'où émergeait le fer d'une hache que les licteurs portaient devant les premiers magistrats de Rome ou encore le pouvoir et le respect incliné y afférent tandis que la « fascina » elle-même dérivée du « fascis » dont nous parlons est ce fagot de sarments qui, plus il est d'une imposante grosseur, plus il provoque la « fascinatio » face au pouvoir et à la richesse qu'il présuppose. Les sorciers, eux, les « fascinantes » étant ceux aptes à « fascinare » avec leurs baguettes (ou bien leurs sarments extraits du fagot susmentionné) c'est-à-dire à provoquer des enchantements ou à jeter des sorts. Signalons, en passant et parce que c'est amusant, que celui qui était pourvu d'un grand « fascinum » était celui qui possédait à la fois un grand charme et/ou un gros pénis. Une grosse baguette, quoi ! Un gros sarment.

Un gros faisceau.

 

Un truc fascinant, en somme. Le machin dont tout le monde rêverait et, à l'avoir, le truc qu'on voudrait montrer à tout le monde ou qu'on se plairait à rappeler sans cesse que l'on a.

 

Sauf que, si mentionnée publiquement une fois, comme ça, en passant, la grosse bite peut, en effet (car nous sommes tous -ne nous mentons pas- demeurés plus ou plus adolescents dans nos têtes), susciter quelque admiration mentalement secrète, signifiée en revanche tous les jours, à raison de plusieurs fois par jour, il apparaît d'emblée quasi certain voire évident que le pénis/fascinum érigé (si l'on ose dire) en trophée quotidiennement rappelé finira par susciter, à tout le moins, une vague lassitude de l'auditeur ou du lecteur moyen.

 

Or c'est ce que font les antifa. Leur grosse bite à eux, ce trophée dont ils s'enorgueillissent chaque jour que Marx fait, c'est le facho débusqué, traqué, trouvé, repéré, suspecté ou subodoré et même le facho ultra évident dont chacun connaît l'histoire depuis les débuts puisqu'elle a été mille fois et publiquement épluchée, décortiquée, montrée, analysée, soupesée et livrée à la pâture citoyenne.

Ceci étant dit, le citoyen, lui, au milieu de son pré, de tous ces renseignements mille milliards de fois reçus sur tous les modes et par tous les biais, s'il n'a pas envie de les entendre pour la première fois (à supposer qu'il soit né avant-hier) ou de les ouïr pour la centième, le citoyen, lui, disions-nous, de tous ces renseignements il fait ce qu'il veut.

Mais que fait l'antifa, en ligne plus particulièrement ?

L'antifa, de son côté, comme si, en ne le faisant pas à un rythme qui défie toute logique de régularité soutenable il se sentait coupable de complicité tue, il publie et partage des évidences fachoïformes, de celles que tout un chacun connaît et plus encore lorsqu'il s'agit d'agit-prop facebookée ou twittée dans la mesure où, à moins de tomber sur un antifa maso, la plupart des contacts qui sont les siens sur ce type de réseaux sont de ceux qui, dans les limites d'un pourcentage conséquent, partagent tout ou presque de ses idées et de ses combats.

 

Le journal à grand tirage et grande renommée de l'antifascisme actuel est Mediapart.

Qu'a fait Mediapart ce matin ?

Mediapart a publié un article intitulé « Le salut fasciste de l'argentier de Marine Le Pen ». Article qui, à l'heure où ces lignes sont écrites (14h50) a été « liké » 478 fois et partagé 406 autres par des personnes abonnées à la page en ligne du journal et qui, à n'en pas douter puisqu'elles l'ont fait dans des proportions importantes, sont de celles qui sont en osmose philosophique avec ce canard salutaire.

 

La question mérite donc d'être posée : 406 personnes inscrites à la page facebook de Mediapart qui ont partagé un article sur le bras nazi du banquier de la blondasse sur leur propre mur fréquenté par des amis ou par une communauté de personnes en symbiose déjà, donc totalement convaincues et du bien-fondé de l'article et du fascisme immanent du clan Le Pen et de ses affidés, 406 personnes qui font cela à l'endroit de tout un tas d'autres qui pensent déjà tout comme elles, à quoi cela sert-il réellement ?

Qui, par ce biais, va réellement avoir appris quelque chose dont il ne se doutait pas déjà a minima ou dont il n'était pas déjà convaincu depuis toujours ?

 

Cet article ce matin et d'autres, par centaines, viendront encore dans les jours qui viennent alimenter les réseaux selon la même logique du « on partage entre nous, on s'énerve, on s'outrage, on se dit plus jamais ça ». Et on continuera de le faire à un rythme effréné pour que la terre entière soit au courant.

La terre entière des convaincus, disons.

De ceux qui savent déjà tout cela. Par cœur.

 

La fascination du fascisme n'est-elle pas finalement parfaitement improductive ?

 

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