Quand l'absurde côtoie le cruel et le beau

La chaîne « National Geographic » vient de diffuser, il y a moins de dix minutes au moment où ces lignes sont écrites, un reportage extravagant sur la prison d'Etat de Ironwood, en Californie.

La chaîne « National Geographic » vient de diffuser, il y a moins de dix minutes au moment où ces lignes sont écrites, un reportage extravagant sur la prison d'Etat de Ironwood, en Californie.

Reportage daté de 2007 où, alors, l'établissement carcéral prévu pour 2200 prisonniers en accueillait 4700.

Une poudrière, comme le qualifiait un condamné à vie, au sein de laquelle cohabitaient -et doivent encore cohabiter, si tant est que le mot soit adéquat- dans le strict et obligatoire respect de la séparation ethnique (sous peine d'excommunication punitive ultra-violente) des gus tous plus brutaux les uns que les autres. Du simple vendeur de shit post-adolescent au tueur en série chevronné, ils étaient tous là, entassés comme des bœufs dans un wagon à bestiaux, à l'affût de la moindre étincelle pouvant faire exploser l'atmosphère surchauffée, se musclant à longueur de journée, se jaugeant aussi, se toisant du regard et faisant passer leurs longues heures creuses toutes potentiellement enragées en jouant aux cartes, en soulevant de la fonte, en vendant de la drogue, en la consommant, entre deux matchs de basket et trois parties d'échec, le tout dans un univers de promiscuité permanente sous le regard mi-bienveillant mi-concentrationnaire de gardiens super affûtés et spécialistes en détections en tous genres : détection de drogue dans des boîtes de thon customisées, détection de poignards-brosses à dents planqués au milieu du potager et on en passe.

Pour tout détenu nouvel arrivant, impossible d'échapper à la récupération par l'ethnie : quand bien même il ferait montre d'une quelconque volonté à visée universaliste de s'intégrer à un groupe d'hommes indifférencié, il se verrait illico passé à tabac et désigné comme le traître absolu auquel une bonne branlée à plusieurs remettrait immédiatement les idées -saugrenues- en place. Même pour aller pisser, les toilettes sont marquées du sceau de la race : à gauche pour les latinos, à droite pour les blancs, au milieu pour les noirs. Et pas question d'avoir la quéquette internationaliste !

 

Ces types, arrivés là parce que déjà pas, à la base, partis avec les meilleures chances dans la vie, sont rendus plus que sauvages par la brutalité perpétuelle de l'endroit où tout, absolument tout, est prétexte à règlement de comptes. Et d'ailleurs, les trois-quarts du temps, ces prétextes-là confinent à l'absurde le plus total : un regard soi-disant méprisant, un tatouage prétendument moqueur ou provocant, un frôlement du bras jugé déplacé finissent par donner lieu à des bastonnades d'une violence inouïe à laquelle les gardiens, rompus, parviennent à mettre un terme avec des méthodes quasi militaires de neutralisation de l'ennemi. D'ailleurs on se dit, en voyant les images tournées à l'intérieur même de la prison, qu'il s'agit de méthodes véritablement efficaces sans quoi les gardiens, tous obèses, face à des gaillards qui pratiquent la musculation 28 heures sur 24 ne feraient que pâles figures.

La violence est partout : violence entre gangs rivaux qui s'égorgent à la moindre occasion et violence au sein des gangs eux-mêmes lorsque l'un des membres, pour une raison qui la plupart du temps échappe précisément à toute Raison, a été désigné comme ayant mérité une correction (globalement faite pour qu'il s'en souvienne).

 

Au milieu de toute cette déshumanisation, un îlot préservé : la salle d'études, créée par un vieux bonhomme incarcéré à vie pour meurtre avec préméditation, dans laquelle, pour le coup, les règles absurdes qui régissent la vie en « communauté » de la cour où tout le monde se défoule et des travées intérieures du bâtiment que chacun doit bien faire attention de fouler selon des codes bien précis et des usages bien débiles, pour le coup donc, dans cette salle-là, tous étudient dans le but d'obtenir un diplôme mais, surtout, tous étudient en un mélange pluriethnique qui, là et curieusement, ne semble plus poser de problème à personne. Des blacks étudient la sociologie, les mathématiques ou la philosophie assis à côté de latinos eux-mêmes installés près de blancs dans une harmonie qui, si elle était connue de ceux qui restent à taper le carton dans la cour ou à jouer aux échecs dans leurs cellules, ne manquerait pas de provoquer un esclandre assassin au motif que tous ceux-là qui veulent s'en sortir contreviennent au règles aussi idiotes que figées du groupe ethnique modélisant qui ne tolère pas bien qu'on ne fasse pas ce qu'il dit, à savoir : casser la gueule à l'autre juste parce qu'il est autre.

 

La beauté éphémère de cette entente d'un instant est vite remplacée par l'absurde quotidiennement réitéré et le cruel permanent puisque ces types qui étudient dans la prison d'Etat de Ironwood, Californie, à peine sont-ils sortis de la salle d'études où ils ont tous bûché sur les mêmes thèmes, tous lu les mêmes livres et tous discuté, les uns avec les autres, des mêmes théories, qu'ils redeviennent ce que le groupe attend d'eux qu'ils soient : des communautaires. Des ethnophobes. Des rétrécis.

 

Des types qui ont appris Socrate et Nietzsche pendant trois heures tous les jours et ce sur une année entière, qui ont étudié Roland Barthes et Edgar Morin pendant ce même laps de temps, qui ont reçu les mêmes diplômes, tous ensemble, dans la même salle (la fin du reportage portait là-dessus), applaudis par leurs familles assises les unes à côté des autres mais qui, une fois retournés à la non-vie carcérale et alors qu'ils savent eux-mêmes que tout cela n'a aucun sens, une fois qu'ils ont franchi le sas de sécurité qui sépare cette salle d'études de la cour maléfique, parce que les codes de l'ethnicisation imbécile l'exigent et parce que s'ils n'y répondent pas, ils sont cuits, ces types sont contraints, si le groupe le requiert, de tabasser à mort dans la minute qui suit la remise des diplômes ceux avec qui ils ont étudié tout une année en parfaite collaboration.

 

Laïcité orthodoxe et laïcité inclusive qu'ils disaient, les autres cornards, à Jean-Marc Ayrault en lui remettant leurs rapports ?

 

Laïcité tout court, pauvres glands. Laïcité et universalisme. Point à la ligne.

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