La chance de Marine

Il est de ces moments bénis, sortes de parenthèses temporelles radieuses, qui vous confèrent un sentiment de toute-puissance tel que, quoi qu'il se passe, l'extatique surexcitation qui vous anime, proche de l'orgasme (du grec « orgân » qui signifie « bouillonner d'ardeur »), proche donc de cet instant culminant où tout individu qui l'atteint se perd en un affolement d'une clandestine et lumineuse intensité, il est de ces moments bénis, disions-nous, où votre parfait bien-être est tel et votre aise si vive, que quoi qu'il survienne, vous vous sentez autorisé à vous lâcher. Vous êtes tellement euphorique que vous dites tout ce qu'il vous passe par la tête, sans retenue, parce que vous vous en foutez, c'est le pied total, alors vous dites. Tout.
Et surtout n'importe quoi.

Peu importent les conséquences éventuellement désastreuses des propos que vous tenez, vous vous sentez tellement autorisé par l'étoile excitante qui darde en vous des mille feux de l'interdit refoulé que tout le reste est sans importance.

 

Or la crise (économique, sociale et politique, pour la résumer succinctement) rend Marine Le Pen euphorique.

 

Le Petit Robert, même non illustré, indique que, du point de vue de la Médecine, l'euphorie est cette « impression intense de bien-être général, pouvant aller jusqu'à un état de surexcitation (surtout chez les malades mentaux ou les drogués) ».

 

Cette chronique aurait dû s'intituler d'ailleurs « La chance euphorique de Marine » afin de coller au plus près de la réalité du moment. Car, enfin, qui peut nier que ces mois sombres et désespérants que le pays -et, au-delà, l'Europe et même le Monde, à de rares exceptions- vit en un cauchemar socio-économique à la surmultipliée, favorisent à tous points de vue la prospérité du « bleumarinisme » ?

Elle peut dire ce qu'elle veut, faire toutes les allusions sordides qu'elle veut et vociférer (parce qu'elle vocifère, Marine, elle ne parle pas) toutes les énormités qu'elle veut, personne ne lui dit rien. Personne ne la contrecarre. En tout cas personne qui ait suffisamment de poids, d'écho populaire ou d'autorité rayonnante pour venir atténuer son ascension ou ternir, au moins un peu, son aura.

Elle laisse entendre que les otages, à peine descendus de l'avion, ressemblent à s'y méprendre à des islamistes-musulmans-terroristes-mangeurs de halal-poseurs de bombes-violeurs d'enfants-égorgeurs dégénérés, personne ne se trouve en face d'elle et, dans tous les cas, pas sur Europe1 où elle prononce ces mots affligeants, pour lui faire remarquer que l'allusion est au minimum déplacée et, pour tout dire, d'un goût plus que douteux révélateur, en somme,  de ce qu'elle n'a jamais cessé d'être.

 

La chance de Marine Le Pen et, plus exactement, de ce « bleumarinisme » qu'elle incarne, héritage politique dont plus personne ne sait rien ou ne veut rien savoir, s'explique par deux phénomènes principaux :

 

1- l'exaspération et le désespoir sociaux sont tels que, quoi qu'elle dise, elle est crue et suivie ; les coupables qu'elle désigne ne sont pas les bons mais, peu importe, elle en désigne. Qui sont facilement identifiables. Or le désespoir ne s'accommode guère de complexité discursive, vécue ou perçue comme un enfumage de plus.

2- le discrédit de ceux qui sont censés être ses adversaires politiques (mués en dragueurs occasionnels pour tenter d'endiguer la fuite du capital électoral) étant à son comble, ils ne sont plus ni audibles ni entendus.

 

Si l'on ajoute à cela la complaisance voire l'allégeance médiatique -directe ou indirecte- dont elle bénéficie et la boucle est quasi bouclée.

 

Elle tient des propos lamentables sur les otages ?

Elle ne prend même pas la peine minimale de s'excuser au nom de son parti pour les insultes publiques à l'adresse de Christiane Taubira par une candidate qui promeut ses couleurs ?

Florian Philippot passe pour une quiche chez Ardisson ?

 

Elle s'en fout, Marine, elle a la baraka. Une veine de cocue.

 

Et la chance, insolente (comme elle), qu'elle a tient au fait qu'elle prospère dans une France pauvre comme jamais, où des adultes pauvres économiquement côtoient une jeunesse pauvre culturellement.

L'indigence économique est due aux financiers (JP Morgan, Goldman Sachs et quelques autres) qui possèdent la planète et tirent les ficelles des consternants pantins qui nous « gouvernent » par le truchement d'une démocratie prétendument émancipatrice.

L'indigence culturelle, on la doit précisément à ces (émancipa)tristes pitres qui ont dans l'idée de s'en servir comme d'une arme de désertification passive. Ou de destruction massive des volontés de revendication. On connaît peu d'ignorants qui manifestent.

C'est l'exaspération du peuple qui fait la chance de Marine Le Pen.

Et c'est son désespoir qui la rend euphorique.

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