Face à face avec les plateformes à Bruxelles

CoopCycle était invité à Bruxelles pour une journée dédiée à l'économie des plateformes le 23 janvier dernier. Une conférence organisée par le réseau Sharers & Workers qui plaide pour la construction d'une « économie numérique des plateformes financièrement soutenable ».

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Près de 160 personnes venues de toute l'Europe : syndicalistes, chercheurs, représentants de ministères, d'autorités administratives et européennes, membres de collectifs de travailleurs, de coopératives, ont répondu à l'appel de Sharers & Workers pour parler de l'économie des plateformes. CoopCycle faisait partie des invités : autant vous dire que nous étions plutôt impressionnés de présenter notre projet devant un tel panel d'experts.

D'autant qu'à notre table ronde, il y avait Guy Levin, "public policy senior associate" chez Uber. Soit l'homme qu'on envoie pour se faire taper sur les doigts face à une salle en grande partie hostile. Avec ses petites lunettes sur le nez et son discours bien calibré, on peut lui concéder un certain courage. Il a d'ailleurs commencé son discours en assurant que ce genre d'endroit le sortait de "son cadre habituel" mais qu'il était particulièrement heureux d'avoir été invité car sa société souhaitait "jouer un rôle plus constructif et collaboratif dans le débat". Un discours rodé comme du papier à musique qui aurait pu faire illusion auprès d'un public peu averti de ses pratiques. Mais si personne n'a osé lui jeter des tomates, bien peu étaient dupes. Philippe Lescot, un syndicaliste de CSC Transcom, n'a pu s'empêcher de prendre la parole pour le traiter de "négrier". Une salve saluée par plusieurs applaudissements.

Mais ce discours radical restait assez rare parmi les participants qui ont pris la parole. Leur mot d'ordre : le dialogue et la concertation avec les plateformes.

La tâche entreprise par ETUI et Sharers & Workers n'est pas un dîner de gala. Comment "dompter" des plateformes dont le modèle est basé exclusivement sur la croissance, sur des secteurs extrêmement concurrentiels, et tenter de leur faire comprendre qu'elles ne sont ni plus ni moins que des employeurs classiques ?
Comment instaurer un dialogue ?
Car pour dialoguer, il faut être deux, et surtout prendre le temps. Or, le temps, c'est justement ce dont ont besoin ces entreprises pour gagner encore plus d'argent. Chaque jour qui passe, ce sont des milliers de livreurs qui risquent leur vie en grillant des feux rouges pour gagner du temps. A Paris, ils sont désormais contraints de sortir de leur zone de chalandise pour livrer toujours plus loin et revenir bien souvent à vide.

Certes, les grandes plateformes se gargarisent d'avoir "offert" une assurance complémentaire santé et prévoyance à leurs auto-entrepreneurs qui s'avère bien difficile à utiliser. Aziz, un membre du Collectif des Livreurs Autonomes Parisiens (CLAP), en a fait les frais récemment. Gravement blessé en chutant lors d'une course, il a passé 16 jours à l'hôpital dont six en service de réanimation. Il ne bénéficiera pas de l'indemnité forfaitaire destinée à "réduire la perte financière en cas d'interruption d'activité", car son cas n'entre pas dans les clauses du contrat… 

Article du 20 novembre 2017 de La Lettre de l'Assurance Article du 20 novembre 2017 de La Lettre de l'Assurance

De plus, ce qui est présenté comme un avantage s’avère depuis le 1er janvier un dispositif obligatoire de la loi travail pour les livreurs ayant un chiffre d’affaires égal ou supérieur à 5 100 euros.

La concertation n'est pas non plus une notion particulièrement choyée chez Deliveroo, surtout lorsqu'ils déconnectent sans ménagement les livreurs qui osent élever la voix pour réclamer de meilleures conditions de travail. "Ils n'ont qu'à utiliser le droit commercial pour attaquer Deliveroo en justice, car on ne peut pas mettre fin comme cela, de façon unilatérale, à une relation avec un prestataire extérieur", rétorque Ivan Beraud, ancien syndicaliste de la CFDT désormais aux ressources humaines du groupe La Poste, propriétaire de la plateforme de livraison Stuart. Mais comment faire, lorsque les prudhommes se refusent de requalifier le contrat des livreurs en contrat de travail, en dépit de la présence manifeste d'un lien de subordination ?

"Les livreurs n'ont généralement pas les moyens de faire une procédure juridique. Ni le temps. On parle de précaires qui sont dans le jobbing à la semaine. Rares sont ceux qui veulent s'engager dans une procédure qui peut durer cinq ans", rétorque Jérôme Pimot, co-fondateur du CLAP et vice-président de CoopCycle. 

Sur scène avec Uber Sur scène avec Uber

Pendant que certains s'échinent à instaurer le dialogue, d'autres préfèrent plancher sur les alternatives. Rappelons l'exemple de la coopérative belge SMart. En mai 2016, elle signe une convention avec Deliveroo garantissant une rémunération horaire respectant les barèmes minimums légaux d’au moins 3 heures par jour presté, ainsi qu'une indemnisation partielle du matériel de travail. Les coursiers travaillaient ainsi sous le régime salarié. En octobre 2017, Deliveroo a mis fin à cette expérimentation de manière unilatérale. Le groupe s'est appuyé sur une mesure du gouvernement belge visant à exonérer de charges et défiscaliser jusqu’à 6 000€ de revenus annuels qui ciblait notamment ces livreurs indépendants.

« Cette première expérience vers la reconnaissance d'un statut de travailleur spécifique avec 4000 coursiers, potentiellement reproductible ailleurs a fait peur aux actionnaires », estime Sandrino Graceffa, le directeur de SMart. « Ils ont préféré mettre un terme à ce contrat plutôt que de risquer sa prolifération ». Pour le dialogue et la concertation, on repassera…

Cette journée de conférence fort intéressante nous a permis de nouer des liens avec des collectifs de toute l'Europe, comme les belges du Collectif des Coursier.e.s qui veulent travailler avec les syndicats pour améliorer ses conditions de travail ou encore les Allemands du premier comité d'entreprise de Foodora. Nous avons également découvert l’initiative d’IG Metall, le puissant syndicat allemand, qui a mis en place un site pour faire remonter des plaintes de travailleurs ubérisés. « Il y a deux ans, j'étais tout seul derrière mon ordi à essayer de fédérer quelques dizaines de personnes. Maintenant ça nous a largement dépassé. Aujourd'hui, les plateformes commencent à comprendre que la lutte se fait à l'échelle européenne », explique Jérôme Pimot.

L'ère n'est plus seulement à la lutte contre l'ubérisation, mais à la construction de plateformes alternatives et coopératives, qui permettront aux livreurs ainsi qu'à toute profession menacée de s'auto-organiser. Bien sûr, il faudra continuer d'expliquer pourquoi ces géants de l'économie dite "collaborative" ne créent pas de l'emploi, mais achètent de la force de travail au rabais, subtilisant au passage la valeur produite par le travailleur pour enrichir des actionnaires. Il faudra sans cesse rappeler que face à l'indépendance factice de l'auto-entreprenariat, il est nécessaire de défendre aujourd'hui une autonomie effective de salariés coopérateurs. Que face à une génération d'entrepreneurs du web biberonnés au lait de la startup nation, il faut mettre en valeur les projets collectifs de celles et ceux qui ne prônent pas la liberté contre la justice sociale.

Des livreurs occupant le siège de Deliveroo, le 24 janvier 2018 Des livreurs occupant le siège de Deliveroo, le 24 janvier 2018

Hasard du calendrier, alors que nous étions à Bruxelles, le Collectif des Coursier.e.s organisait une occupation surprise des locaux de Deliveroo, pour refuser le statut de travailleur indépendant mis en place à travers la loi De Croo. L'occupation a durée plus de trois jours, mais la société est restée sourde aux revendications du collectif, s'obstinant à dire qu'il s'agissait que d'un "petit groupe d'agitateurs". 

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