Autopsie d'un plan média en roue libre

Started from the bottom now we here... de Lundi Matin à Society, retour sur une médiatisation estivale sur fond de luttes sociales.

« Une ultime mission pourrait lui permettre de retrouver sa vie d’avant : l’inception.
Au lieu de subtiliser un rêve, Cobb et son équipe doivent faire l’inverse : implanter une idée dans l’esprit d’un individu. S’ils y parviennent, il pourrait s’agir du crime parfait. »

Extrait du synopsis du film Inception, de Christopher Nolan (2010)


Démarrage

Au départ, je ne voulais pas spécialement parler du projet en dehors des groupes Facebook sur lesquels s'organisent les livreurs, mais quelques amis m'ont convaincu de commencer à le diffuser plus largement. 

J'ai fait en sorte d'avoir un MVP (Minimum Viable Product) : quelque chose d'incomplet, mais qui fonctionne de bout en bout. J'ai créé des bots pour simuler de l'activité, et l'afficher en temps réel sur une carte. Show, don't tell, comme ils disent. 
Je crois que c'est comme ça que j'ai convaincu Jérôme.

En décembre 2016, j'avais créé un site web et un compte Twitter et commencé à constituer une petite audience de manière organique. 

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Le 21 février, à la date limite, je dépose une demande sur le site du Budget Participatif, pour la somme de... 200 000 €. Je commence à en parler à quelques amis. 

En octobre 2016, j’étais allé à Notre Dame des Landes avec Laury-Anne, journaliste pour Gazette Debout, et je lui avais parlé de ce que je faisais. Elle m’avait proposé de faire un article, mais je pensais que le projet n’était pas prêt. 

Le 26 avril, après m’avoir couru après quelques temps, Laury-Anne réalise finalement une interview. Elle propose l'article à Bastamag, Alternatives Économiques et MediaPart, sans succès. Trop en avance. 

Le 9 mai, interview pour le blog cyclo-féministe Auprès de ma selle

Le 11 mai, la revue Jef Klak invite le CLAP dans une librairieJe m'incruste et je coupe la parole pour parler du projet. À la sortie, une journaliste du site Lundi Matin me pose quelques questions. 

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Le 19 mai, la page Facebook Nuit Debout, qui est suivie par plus de 170K personnes, partage la proposition sur le Budget Participatif. 

Le 22 mai, Partage Social Club nous contacte via Twitter pour une interview. 

Le 23 mai, l'article paraît dans Lundi Matin. Les visites sur le site "explosent", à notre échelle. Je préviens Laury-Anne pour qu'elle publie son article. 

Le 24 mai, le projet est refusé pour le Budget Participatif. Pas sympa. 

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Le 30 mai, nous sommes contactés par une journaliste d'Uzbek et Rica, pour une interview dans leurs locaux pour le média Crowd. L'article paraîtra le 7 juin, avec un titre rigolo

Le 14 juin, l'article paraît finalement sur Gazette Debout. Le même jour, j'ai rendez-vous avec la journaliste de Partage Social Club sur les quais à côté du point Éphémère. Elle réalise une interview et nous filmons quelques séquences vidéo.  

Le dimanche 1er juillet, il pleut des cordes. Rendez-vous dans un bar avec des animateurs de Radio Libertaire pour l'émission Chroniques Syndicales. Je suis extrêmement stressé, c'est en direct, mais les animateurs nous mettent rapidement à l'aise. On finit par causer transhumanisme. J'entends avec horreur ma propre voix à la radio. 

Le 21 juillet, interview au Père-Lachaise pour France Culture. Le 24 juillet, je me lève tôt un dimanche pour écouter l'émission. C'est mieux, ma voix à la radio cette fois-ci. 

Le 5 août, Kevin Dunglas, créateur d'API Platform et de la SCOP Les Tilleuls, tweete à propos du projet. Grande fierté. Quelques développeurs commencent à s'intéresser au projet sur GitHub

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Accélération

Le 8 août, alors que les rassemblements des livreurs de la société Deliveroo contre le paiement à la course font la une de quasiment tous les journaux, Partage Social Club publie la vidéo sur Twitter et Facebook. Pile au bon moment. 

Très vite, la vidéo a été partagée sur Facebook et Twitter par le journal l'Humanité, qui a une large audience. Elle a été retweetée par Benoît Hamon, qui est suivi par... plus de 530 000 personne. Merci Benoît !

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Ça a explosé... tout a été multiplié par 10.
Les réactions étaient incroyablement positives. Il a fallu répondre à beaucoup de messages sur Twitter. Il est encore un peu difficile de nous contacter, il faut passer par Twitter ou faire de l'ingénierie sociale basique. 

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Le 9 août, interview pour le journal l'Humanité. 

Le 11 août de bon matin, départ pour Marseille, pour un voyage prévu de longue date. Le même jour, a lieu le rassemblement des livreurs sur la Place de la République. L'après-midi, interview pour le journal Ouest France. 

Alors que je suis en train de me balader avec des amis, une journaliste de France 3 m'appelle et me demande si je suis présent là tout de suite sur la Place de la République pour une interview. Le même jour, nous avons été contactés via Twitter par une journaliste des Inrockuptibles pour dresser mon portrait. Hallucination totale. 

Le 12 août, interview pour le journal Alternatives Économiques, depuis la terrasse du Mucem. 

Le 16 août, interview téléphonique pour le journal Libération chez un ami à Marseille, entre deux cafés. 

Le 17 août, retour à Paris pour l'interview pour Les Inrockuptibles. Le même jour, nous avons été contactés par un journaliste du magazine Society pour, à nouveau, faire mon portrait. À Barcelone, une fourgonnette fonce dans la foule sur les Ramblas. 

Le lendemain, le 18 août, paraît le journal l'Humanité, avec le papier parlant de notre projet. Celui-ci figure fièrement en première page, malgré les évènements tragiques de la veille. J'achète 3 exemplaires, au cas où. L'article dans Libération ne sortira pas, pour les mêmes raisons. 

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Le lundi 21 août, nous avons déployé une nouvelle version du site et une vraie instance de démo. Nous avons aussi (enfin) mis en place une adresse email de contact que nous gérons désormais à plusieurs. Les emails ne tardent pas. 

Le 22 août, interview pour Society. J'apprends avec étonnement que je figurerai dans le numéro de rentrée aux côtés de 50 "personnalités à suivre". Séance photo d'1h30 avec un photographe pour le magazine. Surréaliste. 

Le 25 août, nous lançons la page Facebook et le blog MediaPart. 

Le 26 août, l'article sort sur le site des Inrockuptibles. Nouvelle vague de réactions positives. Déjà, de fausses rumeurs commencent à circuler sur mon compte.

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Profitant de ma nouvelle notoriété, j'épingle ce tweet pour rigoler un peu. 

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Le 28 août, alors que je suis devant le siège de la société Deliveroo,  un ancien cadre d'Uber France m'interpelle directement en me mentionnant sur Twitter, pour me mettre "face à mes contradictions". 

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Il a probablement pris 15 minutes pour prendre une copie d'écran, entourer la phrase de rouge et poster le tweet. Son tweet sera aimé par un twitto, alors qu'il a plus de 3000 abonnés. Tristesse. 

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Le 31 août, le magazine Society paraît en kiosques. Je suis effectivement aux côtés de personnes qui font des trucs.
Je dis à ma mère d'acheter le magazine.
C'est réel.

Coup d'oeil dans le rétroviseur

Nous avions une "stratégie" : essayer de communiquer autour du projet lors du verdict du procès de la société Take Eat Easy, fin septembre. Nous avions conseillé à Partage Social Club de sortir la vidéo à ce moment-là. 

Mais les rassemblements des livreurs à vélo ont profité d'une couverture médiatique incroyable au début du mois d'août, alors que les aoutiens sont censés être sur les plages du sud de la France. C'était le meilleur moment pour sortir la vidéo. 

À ce moment-là, tous les journaux, sans exception, ont critiqué le modèle des plateformes, contribuant à exposer la situation des travailleurs ubérisés au "grand public". 

Les livreurs à vélo sont devenus un symbole : ils étaient depuis longtemps en première ligne de ce qui est promis à l'ensemble de la société. Leur attitude combative et leur capacité à se coordonner pratiquement seuls, face à une société qui peut décider unilatéralement des conditions tarifaires, inspire le respect. 

Notre petit projet utopique permettait enfin de parler d'autre chose, d'une alternative, et c'est la raison pour laquelle nous avons pu profiter d'une telle aura médiatique. Nous avons eu de la chance, nous étions au bon endroit au bon moment. 

Mais la chance est une partie infime de l'équation. 
Le projet a toujours été le même : ça fait plus d'un an qu'on est là et qu'on y croit. 
Ce sont des dizaines de milliers de lignes de code, des litres de café, des nuits entières à pianoter sur un clavier. 
Et ce sont aussi des dizaines de personnes rencontrées dans toute la France, des centaines voire des milliers de messages échangés. 

Cet éclairage est une aubaine : cela nous a permis de vérifier que l'envie d'une alternative existe, de commencer à construire une communauté, de rencontrer des collectifs qui partagent nos valeurs.
Mais surtout, d'implanter dans les esprits l'idée que gérer les plateformes sous la forme de coopératives est souhaitable, mais surtout possible.
Nous comptons bien tout faire pour y arriver. 

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Alex

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