D’un pas décidé, je rejoins le local à l’adresse indiquée. L’affluence de nombreuses personnes visiblement en situation de précarité me signifie clairement où je dois aller.
Après plusieurs minutes d’explication, deux/trois présentations et de la documentation d’information, me voici aux cotés de Christine (permanencière depuis presque deux ans) pour la permanence de cet après midi.

Ayant promené mes baskets dans différents pays/situations/familles/contextes, je me considère comme consciente, consciente des différentes réalités sociales existantes. Malgré ça, deux faits importants :
- La conscience n’est jamais totale, de nouvelles réalités émergent toujours.
- La conscience n’atténue pas les sentiments, de tristesse et de colère.

Je me questionne.
Qui sont les pauvres? Les personnes en situation de précarité dont on parle tant.. dans les bouquins, dans les médias comme s’ils étaient une seule et même personne, un tout homogène, avec une même histoire.
Faisant face aux mêmes maux : pas de toit, pas de papiers, pas de travail, pas d’argent... Ils sont considérés comme une unique entité, un seul et même mal. Qui sont-ils? Quelles sont leurs réalités? Comment s’organisent-ils?

 

Il arrive et s’assied. Habillé d’une chemise à carreau et d’un joli pull gris, il ressemble à ce genre de mec que je croisais sur les bancs de la fac. Pourtant ce jeune homme est un gamin. Il paraît mon âge et en a en fait 16.
Sans papiers, il est en France depuis 5 mois et se démène pour poursuivre ses ambitions : aller à l’école, se former pour le métier qu’il veut exercer, trouver un logement. Accepté dans un lycée technologique dans lequel il a passé un examen pour connaître son niveau scolaire, cette année, c’est en seconde technologique qu’il sera élève.

“Mais pour passer cet examen, ils ne t’ont pas demandé tes papiers?”
“Non. Maintenant j’ai besoin d’un logement pour commencer l’école, avoir une adresse, savoir où rentrer pour étudier, réviser.”

L’association n’a pas de solutions pour lui. Elle n’est en capacité d’aider que les personnes ayant un titre de séjour en France. Après de longues minutes d’attente, il est redirigé vers d’autres structures.

Quelle violence. Quelle claque.

La colère monte et gronde. D’abord, les pouvoirs publics ne font pas face à leurs responsabilités et à ces réalités territoriales et sociales là.
Ensuite, les organisations sont sans moyens, elles n’ont aucun recours juridique en vue d’une solution durable ni même temporaire.
Ainsi donc, plusieurs centaines/milliers de mineurs sans papiers se débrouillent dans les rues, rendus à eux-mêmes.
A côté de ça, des institutions telles que l’école permettent à des jeunes de venir passer des examens pour connaître leur niveau et intégrer un cursus...  La scolarisation des mineurs est un droit applicable aux sans papiers mais dans ces cas-là que l'Etat aille jusqu'au bout de son ambition ! Autrement, qu’est ce qu’on leur fait croire? A quelle violence on les confronte? Sans papiers, quel avenir réel ont-ils dans les écoles? Sans papiers, pas de logement. Sans logement, quel quotidien possible?


D’autres personnes sont rencontrées, d’autres réalités sont racontées.

Sur certains visages, tessitures de voix ou encore postures, la difficulté, la fragilité, la fatigue sont vives. D’autres, quant à eux, se parent de leur plus beau sourire et d’une énergie surprenante pour se raconter. Comme si, malgré la maladie, le chômage et le mal logement, tout cela était bien peu.

Et ils sont là, en nombre, patients et méticuleux dans les nombreuses pièces administratives à donner pour constituer leur dossier en vue de faire valoir leurs droits. Chaque élément plus triste et plus grave vient appuyer l’urgence du dossier. Il n’y a pas de place pour tout le monde.

C’est affligeant, détestable et révoltant. Et pourtant ma place est là. Je fais face au réel et je m’engage.

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