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Billet de blog 2 janvier 2026

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La fonction contenante de l’institution

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La notion de contenance, centrale en psychanalyse, ne se limite pas à la relation individuelle entre un patient et un soignant. Wilfred Bion a montré combien la capacité à penser la souffrance psychique dépend de l’existence d’une fonction contenante, capable de recevoir, transformer et rendre pensables des éléments émotionnels bruts, qu’il nommait des « éléments bêta». Sans cette fonction, l’angoisse ne peut être élaborée ; elle se décharge alors sous forme d’agir, de clivage ou de retrait.

En institution de soin, et particulièrement en santé mentale, cette fonction contenante ne peut être portée par un individu seul. Elle est nécessairement collective. René Kaës a largement développé cette idée en montrant que le groupe et l’institution constituent de véritables appareils psychiques, dotés de fonctions propres, parmi lesquelles la capacité de contenance, de symbolisation et de mise en lien. L’institution offre alors un cadre qui permet aux professionnels de ne pas être seuls face à ce qui déborde, de partager la charge psychique et d’élaborer ensemble ce qui, autrement, resterait impensable.

Jean Oury insistait sur le fait que l’institution n’est jamais neutre. Elle agit en permanence, soit comme un support du travail psychique, soit comme un facteur de désorganisation. Une institution vivante est une institution qui parle, qui circule, qui accepte la conflictualité et la pluralité des points de vue. Elle permet que les affects, les doutes et les tensions puissent être déposés et travaillés, plutôt que refoulés ou retournés contre les individus.

Lorsque cette fonction contenante est opérante, les professionnels peuvent soutenir une clinique de la complexité. Ils peuvent tolérer l’incertitude, le temps long, les mouvements transférentiels parfois violents propres à la santé mentale. Le cadre institutionnel joue alors un rôle protecteur : il amortit, distribue et transforme la souffrance, évitant qu’elle ne sature les subjectivités individuelles.

À l’inverse, lorsque l’institution cesse de remplir cette fonction, la charge psychique se déplace sur les personnes. Ce qui ne peut plus être élaboré collectivement devient un poids individuel. Les soignants se retrouvent sommés de « tenir » seuls, de décider seuls, parfois même de porter une responsabilité éthique sans cadre pour la penser. L’angoisse institutionnelle ne disparaît pas ; elle se diffuse, se clive, se retourne contre le collectif.

Ce déplacement a des effets cliniques bien connus : isolement, perte de sens, rigidification des pratiques, conflits larvés ou, au contraire, silence généralisé. Le groupe ne joue plus sa fonction de médiation ; il devient un lieu de survie plutôt qu’un espace de pensée. Dans ces conditions, la parole se raréfie, non par manque d’engagement, mais parce qu’elle n’est plus contenue.

La gouvernance par les chiffres, la verticalisation des décisions et l’injonction à la performance trouvent ici un terrain particulièrement favorable. En l’absence d’une institution contenante, le chiffre vient occuper une place de pseudo-cadre : il rassure, il tranche, il évite l’angoisse du doute. Mais ce cadre est un leurre. Il ne contient pas la souffrance psychique ; il la masque, au prix d’un appauvrissement de la pensée clinique et du lien.

Penser la fonction contenante de l’institution, c’est donc poser une exigence à la fois clinique, éthique et politique. Ce n’est pas un supplément d’âme, mais une condition de possibilité du soin. Sans elle, les professionnels s’épuisent, les collectifs se désagrègent et les patients se retrouvent pris dans des dispositifs qui gèrent davantage qu’ils ne soignent.

Lorsque le cadre institutionnel s’affaiblit et que la parole collective ne trouve plus d’espace pour s’élaborer, ce sont souvent les choix organisationnels les plus ordinaires qui deviennent les premiers révélateurs de cette perte de contenance. L’effritement ne se donne pas toujours à voir dans les discours, mais dans les modalités concrètes du travail quotidien.

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