L’effritement de la fonction contenante d’une institution ne survient jamais brutalement. Il s’installe par glissements successifs, à travers des décisions présentées comme techniques, pragmatiques ou inévitables, mais dont les effets psychiques sont rarement pensés. Ces décisions ne font pas toujours événement sur le moment ; elles s’inscrivent dans le quotidien, jusqu’à devenir la nouvelle norme.
Parmi ces glissements, certains choix organisationnels constituent de véritables points de bascule. Le passage aux horaires de travail en douze heures en est un exemple particulièrement éclairant, notamment en psychiatrie.
Présenté comme une réponse aux contraintes de ressources humaines, et notamment au non-remplacement des départs à la retraite, ce mode d’organisation est souvent justifié par des arguments d’optimisation : continuité des soins, réduction des transmissions, attractivité supposée pour les professionnels. Pourtant, de nombreuses études ont montré les effets délétères des horaires prolongés sur la santé des soignants : fatigue chronique, altération de l’attention, augmentation du risque d’erreurs, épuisement émotionnel. En psychiatrie, où l’engagement relationnel et la disponibilité psychique sont au cœur du soin, ces effets prennent une dimension particulièrement préoccupante.
Travailler douze heures en santé mentale, ce n’est pas seulement être présent plus longtemps ; c’est être exposé plus longtemps à une charge psychique intense, à des mouvements transférentiels parfois violents, à des situations cliniques complexes qui nécessitent du temps de reprise et d’élaboration. Lorsque l’institution ne propose plus d’espaces de parole suffisants, lorsque les temps informels de régulation disparaissent, ces horaires prolongés deviennent un facteur majeur de saturation.
Ce qui aurait pu être pensé comme une organisation collective du travail se transforme alors en une mise à l’épreuve individuelle des capacités de résistance. La fatigue n’est plus seulement physique ; elle est psychique. Elle entame la capacité à penser, à nuancer, à contenir l’autre. Progressivement, les soignants ne tiennent plus grâce à l’institution, mais malgré elle.
Ce type de décision révèle un changement profond dans la manière dont l’institution se représente le soin. Le temps de travail est envisagé comme une variable ajustable, indépendamment de la nature du travail effectué. Or, le soin psychiatrique ne peut être assimilé à une activité productive linéaire. Il engage la subjectivité du soignant, son corps, sa capacité à rester disponible psychiquement. Lorsque ces dimensions sont ignorées, c’est la spécificité même du soin qui est niée.
Là où une institution contenante aurait interrogé les effets psychiques de ces transformations, évalué leurs conséquences cliniques et soutenu les collectifs dans leur mise en œuvre, l’absence de réflexion partagée accentue le sentiment d’abandon. Les décisions tombent, les équipes s’adaptent, souvent au prix d’un surinvestissement silencieux. Ce silence n’est pas un accord ; il est le signe d’une impossibilité à penser ensemble.
Peu à peu, les espaces de transmission se réduisent, les temps de reprise clinique disparaissent, les liens se distendent. La continuité des soins, invoquée pour justifier ces organisations, devient paradoxalement plus fragile. Les patients perçoivent cette fatigue, cette tension diffuse, cette difficulté à être pleinement présent. L’institution, censée contenir la souffrance, commence à la produire.
Le passage aux douze heures apparaît ainsi comme un révélateur : non pas la cause unique de la crise institutionnelle, mais l’un de ses symptômes les plus lisibles. Il marque le moment où l’institution cesse de penser le travail du soin à partir de ceux qui le réalisent, et commence à l’organiser à partir de ce qui manque — du temps, de l’argent, des effectifs — sans considérer ce que ces manques produisent psychiquement.
Dans un contexte où la fonction contenante est déjà fragilisée par le silence institutionnel et la gouvernance par les chiffres, ce type de choix agit comme un accélérateur. Il contribue à déplacer encore davantage la charge sur les individus, renforçant l’isolement et la souffrance éthique. Ce n’est plus l’institution qui contient les soignants ; ce sont les soignants qui tentent de contenir une institution défaillante.
Lorsque la fonction contenante de l’institution s’effrite, ce ne sont pas seulement les conditions de travail qui se dégradent, mais la manière même dont les décisions sont prises, justifiées et imposées. Le glissement est alors progressif : de l’affaiblissement du cadre à la verticalisation du pouvoir, du silence à la gouvernance par les chiffres. C’est ce déplacement — du soin pensé collectivement vers une gestion technico-économique du vivant — que la suite des billets se propose d’interroger.