Le silence institutionnel n’est pas une absence de fonctionnement. Il constitue une modalité spécifique de l’exercice du pouvoir. Michel Foucault a montré que le pouvoir ne s’exerce pas seulement par la contrainte ou la parole explicite, mais aussi par ce qui ne se dit pas, par ce qui est rendu indicible.
Lorsqu’une institution cesse de répondre aux interrogations cliniques, éthiques ou organisationnelles, elle retire le cadre symbolique nécessaire à l’élaboration collective.
Plusieurs travaux en sciences humaines et sociales ont montré que le silence institutionnel ne relève pas d’un simple dysfonctionnement de la communication, mais constitue une modalité spécifique de l’exercice du pouvoir. Linda Valade décrit ainsi comment le non-répondre, l’absence de reconnaissance ou le maintien volontaire d’un flou organisationnel produisent des effets de disqualification et de désaffiliation chez les professionnels. Ce silence, loin d’être neutre, agit comme un message implicite : ce qui est dit ne mérite pas d’être repris, discuté ou élaboré collectivement.
Dans ces configurations, la parole n’est pas interdite ; elle est rendue vaine. Les questions restent sans suite, les alertes sans réponse, et ce vide institutionnel est progressivement intériorisé par les équipes comme une limite à ne pas franchir.
Ce qui ne peut plus être pensé ensemble se déplace alors sur les individus. Les questionnements deviennent personnels, les inquiétudes se privatisent, la parole se fait plus risquée.
Interroger le sens d’une décision peut être vécu comme une attaque, nommer une difficulté comme une remise en cause. Progressivement, les professionnels se taisent, non par indifférence, mais par protection. Ce silence n’apaise pas ; il fragilise.
Ce silence institutionnel ne se manifeste pas seulement par l’absence de discours explicite ; il s’incarne aussi dans l’absence de réponse là où une parole collective a pourtant été formulée.
Le 12 octobre, à la suite d’informations laissant entendre la possible fermeture d’un service au profit du développement de l’hôpital de jour, un courrier a été adressé à la direction par l’équipe soignante. Ce mail ne prenait pas la forme d’une opposition, mais d’une demande de travail collectif : l’équipe proposait l’organisation d’une réunion ainsi que la création d’un groupe de réflexion réunissant des représentants de l’ensemble des corps de métier concernés.
À ce jour, aucune réponse n’a été apportée.
Ce silence est en lui-même un acte institutionnel. Il signifie que la parole proposée n’appelle ni discussion, ni reconnaissance, ni élaboration. La question n’est pas refusée ; elle est simplement laissée sans lieu où se déposer. Or, en institution, ne pas répondre, c’est déjà répondre — par la mise à distance, par l’effacement du collectif, par la suspension de toute conflictualité possible.
Ce type de silence produit des effets psychiques spécifiques. Il ne permet ni la confrontation ni la transformation ; il laisse les équipes dans une attente sans adresse, où l’angoisse ne peut être ni nommée ni travaillée. La demande, pourtant formulée dans un cadre respectueux et collectif, se trouve renvoyée à une forme d’inutilité, voire d’illégitimité.
Là où une institution contenante aurait pu offrir un espace de parole, de débat et de désaccord, le silence installe une asymétrie radicale : certains décident, d’autres attendent. Ce n’est pas le conflit qui est redouté, mais la parole elle-même, dès lors qu’elle émane du collectif soignant.
Les effets psychiques sont bien connus : isolement, clivage des équipes, affaiblissement du collectif. Là où la parole institutionnelle ne soutient plus, chacun tente de préserver sa place, parfois au détriment de la solidarité et du sens du travail.
Le silence institutionnel ne s’arrête pas à l’absence de réponse. Il organise un terrain sur lequel certaines formes de pouvoir peuvent s’exercer sans être interrogées. En retirant aux équipes soignantes les lieux de parole et d’élaboration collective, l’institution rend possible une gouvernance où la décision se concentre, se verticalise et se dépersonnalise. Ce glissement n’est pas neutre : il s’inscrit dans des rapports de pouvoir historiquement construits, où le travail du soin — largement féminisé — est reconnu pour ce qu’il exécute, mais rarement pour ce qu’il pense.