Coralie Guyot

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Billet de blog 30 décembre 2025

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L’institution comme espace psychique partagé

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La première publication que j’ai partagée ici n’avait pas vocation à clore une réflexion. Elle en a marqué le point de départ.

Les réactions qu’elle a suscitées — échos, accords, résonances parfois douloureuses — ont confirmé ce que je pressentais déjà : ce qui s’y disait ne relevait pas d’une expérience isolée, mais d’un fonctionnement institutionnel plus large, partagé par de nombreux professionnels du soin.

Le travail qui suit découle directement de cette première prise de parole. Il en prolonge les intuitions, en approfondit les enjeux et tente de mettre en mots ce qui, dans nos institutions de soin, se joue à bas bruit : le silence, la gouvernance par les chiffres, la fragilisation du collectif, la mise à l’épreuve de l’éthique et de la dignité. 

J’ai choisi de publier ces textes par fragments, au rythme de leur élaboration. Non pour livrer des certitudes, mais pour ouvrir un espace de pensée. Chaque publication constituera ainsi une partie d’un essai en cours, nourri par la clinique, l’expérience institutionnelle et les échanges qu’ils rendent possibles.

Ce travail ne vise ni à dénoncer des personnes, ni à opposer des camps. Il cherche à rendre lisibles des logiques structurelles, afin de redonner une place au débat, à la parole collective et à la fonction soignante de l’institution.

C’est à partir de ce premier texte que tout ce qui suit prend sens.

L’institution comme espace psychique partagé

Les institutions de soin ne se réduisent ni à des organisations, ni à des hiérarchies, ni à des dispositifs de gestion. Elles sont aussi — et peut-être avant tout — des espaces psychiques partagés, traversés par des attentes, des idéaux, des conflits, des angoisses et des défenses collectives. Elles constituent des lieux où s’inscrivent, se déposent et se transforment les tensions d’une société face à la maladie, à la souffrance et à la vulnérabilité.

Cette conception de l’institution n’est pas apparue spontanément. Elle s’enracine dans une histoire marquée par la violence asilaire, la ségrégation et l’exclusion massive des personnes souffrant de troubles psychiques. La psychothérapie institutionnelle émerge au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte où les hôpitaux psychiatriques ont été des lieux d’abandon, voire de mort — notamment durant la période de l’Occupation, où des dizaines de milliers de patients sont décédés de faim et de privations.

C’est à partir de cette catastrophe humaine que des psychiatres comme François Tosquelles, puis Jean Oury, ont interrogé radicalement la fonction de l’institution. Leur intuition fondatrice est simple et radicale à la fois : ce n’est pas seulement le patient qui est malade, c’est aussi l’institution qui peut l’être. Et si l’institution est pathogène, aucun soin individuel ne peut véritablement opérer.

Jean Oury rappelait que l’institution, lorsqu’elle est vivante, participe pleinement du soin — non comme décor ou cadre administratif, mais comme opérateur clinique à part entière. Il insistait sur la nécessité de penser les effets institutionnels des pratiques, des hiérarchies, des règlements, des rythmes et des lieux. François Tosquelles, quant à lui, affirmait que l’institution peut soigner… ou rendre malade, selon la manière dont elle organise les liens, la circulation de la parole et l’exercice du pouvoir.

Si l’institution est un espace où se déposent conflits, idéaux et souffrances, encore faut-il qu’elle puisse les accueillir sans se disloquer. Ce qui est alors en jeu n’est pas seulement son organisation, mais sa capacité à contenir psychiquement ce qui s’y joue — pour les patients comme pour les professionnels.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.