Lettre à un misogyne décomplexé

Réponse énervée à un railleur de sorcières qui répond au joli nom de Luc le Vaillant.

     Cher Luc, j’ai mis un peu de temps à te répondre, j’espère que tu ne m’en veux pas. Quand ta lettre est parue dans Libération[1], on m’a dit : « Laisse tomber, ça n’en vaut pas la peine, l’indifférence est la meilleure attaque. » Alors j’ai laissé tombé. Quelques semaines ont passé. Le cri des femmes a résonné à travers le monde entier à la faveur d’une journée consacrée. Le 140ème féminicide français a vu une femme mourir écrasée... Et finalement, je me suis ravisée.

     Parce que l’indifférence, c’est bien, mais c’est silencieux. Or justement, le silence, on n’en veut plus. Et tu vois, Luc, ce que tu as fait avec tes prétendues ricaneries, c’est d’intimer les femmes à se taire. Et ce n’est pas la première fois.

     Je sais, toi et moi on ne se connaît pas. Alors je me présente : je suis la co-autrice (tu ne l’aimes pas ce mot, hein ?) de la tribune qui t’amuse tant[2]. Je suis une porte-plume du combat des femmes. Et je n’ai jamais apprécié qu’on me dise de la fermer. Donc je vais sacrifier un peu de ma journée pour te répondre, en tâchant de manier la condescendance avec autant de talent que toi. Le défi est de taille.

     Je te tutoie – pour ça aussi j’espère que tu ne m’en veux pas. Après tout, de ton côté, tu t’es payé le luxe de tutoyer 200 femmes venues de 15 pays différents, et de les réduire à une seule. Une « sorcière autoproclamée », selon tes termes, « qui, elle, ne risque plus l’inquisition ni le bûcher. » Ton pamphlet sans panache, il se résume en un ordre : « Maintenant que tu as le droit de parler sans craindre de te faire massacrer, femme, tais-toi. »

     Le problème, cher Luc – outre le fait que parmi nos signataires il y en a venues de régions où les chasses aux sorcières existent encore – c’est que même si tu fais mine de ne pas les voir, les viols, les coups et les meurtres font toujours partie du décorum national sous nos latitudes pacifiées. Et ton texte crache au visage de toutes celles qui souffrent et qui combattent. Ne t’y trompe pas : même si tu as voulu être drôle, ce que toi tu as balancé, c’est ta misogynie. Seulement voilà, l’impunité est terminée. Désormais LES femmes ne se taisent plus. Et — j’imagine ton désarroi —, tu n’y peux rien. Cette injonction à sourire docilement, à nous contenter de notre sort, tel que défini par des hommes, n’a plus prise. Nous allons l’ouvrir, encore et encore, il va falloir t’y habituer.

     Après des millénaires de domination, nous n’allons pas – comme tu le suggères subtilement — nous contenter de quelques miettes de liberté consentie, au prétexte que depuis un-demi siècle nous avons le droit de voter, de consommer et d'enfanter comme nous le voulons. Non, Luc. La liberté, nous l’exigeons totale, pleine et entière. (Tu remarqueras sans doute l’usage de la tautologie, te gaussant de cette pauvre cruche qui dit trois mots quand elle pourrait n’en utiliser qu’un. Ne t’inquiète pas, c’est volontaire : c’est pour être sûre que tu comprennes bien.)

     Et toujours non, Luc. C’est pas pour « se la raconter » qu’on « s’invente des modèles rebelles » comme des adolescentes en quête d’identité. Tu as beau essayer de nous infantiliser en nous collant des Dr. Martens aux pieds – caricature somme toute peu originale pour désigner des féministes, tu me déçois – , le code Napoléon n’est plus en vigueur. Nous ne sommes plus des éternelles mineures. Et nous savons parfaitement ce que nous disons. Tes leçons d’histoire et, comble de la gaudriole, de féminisme, sois gentil, épargne-les nous.

      On te fait si peur que ça, Luc ? Nous, « flingueusesS de mari tortionnaire », « batailleuseS à seins nus ». On te fait si peur que tu nous compares à des bourreaux. Que tu mets sur le même plan des noyades de femmes ligotées à l’époque des chasses aux sorcières et notre dénonciation de ce que tu appelles par un doux euphémisme des « abus masculins ». Dans la droite ligne d’Alain Finkielkraut ou Roman Polanski, tu n’as que le tribunal médiatique à la bouche. Et comme eux, tu ne te rends pas même compte du ridicule de tes assauts : voilà donc que la violence suprême serait de voir des femmes parler ! C’est finalement vrai, tu es drôle : tu es tellement sûr de ta supériorité que tu ne réfléchis même plus à ton indécence.

     Mais je vais t’apprendre un truc, Luc : être un homme fort et valeureux, aujourd’hui, ce n’est pas lutter contre les femmes, c’est les accompagner dans leur révolution, comme ils furent si nombreux à le faire à l’occasion de la marche du 23 novembre – que sans doute tu as vécue tétannisé à l’idée que des « bougresses » viennent te battre. Donc si tu veux être un homme, un vrai, tais-toi juste un peu et écoute. Interroge-toi sur la raison de ton refus obstiné de nous entendre. Remets-toi en question quelques instants plutôt que de t’arc-bouter sur ton ironie de mâle menacé. Demande-toi d’ailleurs pourquoi tu te sens menacé, alors même que nulle ne te vise.

     Peut-être, dans ce cas, parviendras-tu à prendre la mesure de ce moment de l’histoire que nous vivons. Peut-être même réussiras-tu à y prendre part. Car pour l’instant, mon cher Luc, ce que l’avenir retiendra, c’est que face à cette révolution en cours tu as eu envie « d’enfourcher (ton) balai pour aller découvrir la face cachée de la Lune ». En d’autres termes : de fuir et de te planquer.

 

[1] Lettre à une sorcière autoproclamée, Libération, 11 novembre 2019

[2] Sorcières de tous les pays, unissons-nous !, écrit avec Sandrine Rousseau, Journal du dimanche, 3 novembre 2019

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