Nous accusons

Mercredi 13 novembre sortira le nouveau film de Roman Polanski. J’ACCUSE. Le titre en grosses lettres barrant l’affiche, souligné du nom de son réalisateur, nous foudroie à chaque fois que nous passons devant. Dans la rue, dans le métro, en ouvrant nos journaux. J’ACCUSE.

Mercredi 13 novembre sortira le nouveau film de Roman Polanski.

J’accuse. Un film nécessaire - récit de l’affaire Dreyfus et de son antisémitisme outrancier, qui ont tant bouleversé la France. J’accuse. Sans doute l’une des formules les plus connues de notre pays, depuis qu’Emile Zola l’a affichée en Une du journal L’Aurore en 1898, pour défendre Alfred Dreyfus, victime d’une machination militaire, judiciaire et politique, parce qu’il était juif. J’accuse. Réquisitoire contre les haineux, les manipulateurs, les inquisiteurs, dont l’acharnement a conduit un innocent au bagne.

J’accuse. Un film sur la persécution, donc, dont son auteur déclare avoir été “inspiré” par sa propre histoire… Mais de quelle histoire parle-t-il exactement ? Qui donc persécutent aujourd’hui Roman Polanski au point d’être comparé.e.s aux antisémites antidreyfusards ? 

 Dans un subtil jeu de confusion, orchestré par le réalisateur dans sa campagne de promotion et repris par de nombreux médias, sont évoquées pêle-mêle la violence nazie qui s’est abattue sur lui et sa famille, la vindicte de l’opinion publique américaine qui l’a un temps soupçonné d’être le meurtrier de son épouse Sharon Tate, et surtout…

Surtout ? « Des histoires aberrantes de femmes que je n’ai jamais vues de ma vie et qui m’accusent de choses qui se seraient déroulées il y a plus d’un demi-siècle. » Le réalisateur serait la cible “d’accusations mensongères, procédures juridiques pourries” et “des réseaux sociaux qui condamnent et exécutent”. Voilà ce que l’on peut lire dans le dossier de presse de son film. Voilà la réalité de la charge ! Les persécuteurs sont en fait des persécutrices. Roman Polanski se pose comme la victime innocente « de l’hystérie collective » que serait #Metoo, pour reprendre une de ses interviews. Oui, Roman Polanski est Alfred Dreyfus parce que depuis 40 ans des femmes l’accusent de viol. Insupportable !

Remettons les choses à l’endroit : en 1977, à Los Angeles, Samantha Geimer, une enfant de 13 ans est droguée et sodomisée par cet artiste star, alors âgé de 44 ans. Condamné puis libéré sous caution, il s’enfuit des Etats-Unis pour échapper au procès. Cet homme qui se plaint aujourd’hui d’être accusé à tort par la vindicte féministe, est un accusé de viol pédocriminel en fuite qui, grâce à sa position de cinéaste adulé, grâce au soutien inconditionnel de tant de grands noms français, échappe depuis 40 ans à l’extradition que les Etats-Unis réclament. Cet homme qui se plaint aujourd’hui d’être condamné “sans procès équitable et sans appel” est celui-là même qui a fui son procès, préférant l’impunité à la justice. 

Mais #METOO change la donne. Les accusations de viols pédocriminels (tous prescrits) se multiplient à son encontre. En 2017, Osez le Féminisme ! s’indigne de sa nomination comme président des Césars, puis de sa célébration par la Cinémathèque Française. En 2018, le voilà radié de l’Académie des Oscars. Quelle est alors la réponse de Roman Polanski ? J’accuse. 

L’inversion de la honte et de la culpabilité est un élément clef de la stratégie des agresseurs pour emmurer les victimes dans le silence - tel que décrit par le Collectif féministe contre le viol. Et c’est bien ce qui est à l’oeuvre aujourd’hui. On nous enjoint de ne pas confondre l’homme et l’artiste, de ne pas clouer au pilori l’oeuvre à cause du créateur. Mais que dire quand c’est le créateur lui-même qui utilise son oeuvre, et des faits historiques graves, pour inverser la charge ? Pour accuser celles qui refusent de se taire, en les mettant sur le même plan que la haine antisémite ! C’est une intolérable insulte à toutes les femmes victimes de violences, et à toutes celles qui se battent pour les aider à sortir du silence.

Mais voilà que Valentine Monnier arrive. Actrice et photographe française, elle révèle que Polanski l’a frappée et violée en 1975, alors qu’elle avait 18 ans. Et qu’est-ce qui l’a poussée à sortir du silence ? J’accuse. Pris à son propre jeu, tellement persuadé de son impunité, Roman Polanski voit sa stratégie se retourner contre lui. 

Ecoutons les femmes parler. Encore cette semaine, le témoignage d’Adèle Haenel sur Mediapart : "Les monstres ça n'existe pas”, nous rappelle-t-elle. “Polanski est un cas emblématique d'une société dans laquelle 1 femme sur 5 est victime de violences sexuelles. (...) C'est possible de faire autrement société. C'est bien pour les victimes, pour les bourreaux aussi, qu'ils se regardent en face. C'est ça être humain.”

 J’ACCUSE. Le titre en grosses lettres barrant l’affiche, souligné du nom de son réalisateur, nous foudroie à chaque fois que nous passons devant. Dans la rue, dans le métro, en ouvrant nos journaux. J’ACCUSE

Nous accusons Roman Polanski d’utiliser sa notoriété et son oeuvre pour ré-écrire l’histoire, et effacer ses crimes.

Nous accusons les gouvernements successifs d’inaction : l’imprescribilité des viols pédocriminels et la création d’un seuil d’âge, sont deux mesures essentielles pour que reculent les violences sexuelles contre les mineur.e.s. 

Nous accusons tous ceux qui, en apportant leur soutien inconditionnel aux agresseurs, participent à silencier les victimes et à protéger les violeurs.

Nous accusons tous ceux qui à coup de déclarations misogynes, placent les victimes du côté des bourreaux.

Nous n’avons « qu’une passion », pour reprendre les mots d'Emile Zola, « celle de la lumière au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Notre protestation enflammée n’est que le cri de notre âme. »  Nous vous attendons.

 

Par Coralie Miller, activiste, autrice, metteuse en scène

Et Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme !

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