A Nous toutes ! Récit subjectif d'une marche historique

On s’y attendait, à ce que cette marche soit historique. On l’espérait en tout cas. Et voilà que je l’ai sous les yeux. Des dizaines de milliers de personnes. Même si une large majorité est féminine, je n’avais jamais vu autant d’hommes à un rassemblement en faveur des femmes...

     D’abord il y a la foule. On s’y attendait, à ce que cette marche soit historique. On l’espérait en tout cas. On sentait la vague grossir depuis plusieurs mois, on la rêvait se transformer en ras de marée. Et voilà que je l’ai sous les yeux. Des dizaines de milliers de personnes. Les Grands Boulevards violets de monde. Violets parce que c’est le code couleur de l’évènement lancé par #Noustoutes. Mais pas uniquement violets en réalité. Toutes les couleurs sont présentes. Les couleurs de l’humanité, les tailles, les âges, les styles. Les sexes. Ça aussi ça me fait presque un choc. Même si une large majorité est féminine, je n’avais jamais vu autant d’hommes à un rassemblement en faveur des femmes. J’ai presque envie d’en pleurer.

     J’ai choisi de prendre le défilé à contre-sens. Je veux remonter la vague, pour en mesurer l’ampleur. En tête de cortège, les familles des femmes assassinées. Une violence qui vous saisit instantanément, qui vous prend à la gorge pour s’enfoncer jusqu’à vos tripes. Des noms, des photos, des vies anéanties qui hurlent en silence. Ces 137 femmes, en date du 23 novembre 2019, seront présentes d’ailleurs tout le long du cortège. Sur les pancartes, dans les cris, dans les regards aussi de celles et ceux qui défilent. Elles se sont installées dans nos corps, elles portent nos jambes pendant ces heures de marche à travers l’Est parisien. Oui, ces 137 femmes, en date du 23 novembre 2019, marchent avec nous. Et toutes les autres aussi. Celles dont on ne parle déjà plus. Celles qui bientôt rejoindront le funèbre décompte dont on se demande si un jour nous parviendrons à l’arrêter.

     Je passe devant les personnalités, je reconnais les visages de celles à qui l’on doit d’avoir porté les violences faites aux femmes, et surtout les féminicides, au rang de priorité nationale. Caroline de Haas, bien sûr, à l’origine de cette foule, mais aussi Muriel Robin, qui depuis plus d’un an se bat sans relâche, Alexandra Lamy, Julie Gayet... Je sais qu’il y a également Vincent Trintignant, frère de Marie, qui après plus de quinze ans a décidé de sortir du silence, et de lutter à nos côtés. La rumeur court qu’Adèle Haenel serait dans les parages. On découvrira plus tard une photo d’elle au milieu des anonymes, le regard sombre, l’humilité agrippée au visage. La nouvelle icône s’est voulue femme parmi les autres. Elle est femme parmi les autres. Les violences nous mettent toutes à égalité.

     Une fois ces deux cortèges officiels dépassés, c’est une déflagration de mouvements et de sons. De pancartes et de slogans. « Brisons le silence », « Violeurs hors nos facs », « Girls just wanna have fundamental rights », « Liberté, égalité, sororité », « Prends garde, sous mon sein la grenade », « Mon corps c’est pas Tripadvisor, tes commentaires tu peux te les garder », « Sorcière invaincue », « C’est Noël dans 16 féminicides », « Qui sème le viol récolte la tempête »... Et jusqu’à cette énorme main de carton jaune aux ongles peints, qui ordonne « Touche pas à ta meuf ».

     Encore spectatrice, je suis presque timide. Je voudrais crier avec elles. Scander les slogans. Mais je reste pour l’instant sur le trottoir, aussi bondé que la chaussée. J’ai noué à mes cheveux un foulard violet, qui appartenait à ma mère et que je donnerai à ma fille. L’énergie qui se dégage de la foule a quelque chose de transcendant. Sans mysticisme, juste une force collective qui se propage. Et fait monter en moi une émotion indescriptible, faite de larmes, de colère et de rire. Il y a néanmoins quelque chose de paisible dans ce rassemblement, derrière les milliers de douleurs et de colères de femmes qu’il amalgame. D’ailleurs, la vie sur les Grands boulevards continue. Les cafés sont ouverts. Les magasins aussi. Les féministes que certains accusent de violence parce qu’elles brandissent des pancartes sont capables de se réunir par dizaines de milliers sans une vitre brisée... On croise ci et là des badauds chargés de paquets, et des visiteurs un peu perdus au milieu de ce tumulte pacifique.

Deux hommes aux accents de touristes m’interpellent :

« Est-ce que ce sont les gilets jaunes ? »

Non, ce sont les femmes.

      Devant un abribus, une fille et un gars distribuent à qui le souhaite des affiches violettes, signées noustoutes.org. En lettres blanches, des slogans et revendications : « Féminicides, pas une de plus », « Je te crois, Tu n’y es pour rien », « 1 milliard contre les violences sexistes et sexuelles », « Ras le viol », « A bas le patriarcat »... L’organisation a vu les choses en grand. Elle a eu raison. Je me saisis d’une affiche. Et je mets enfin un pied sur la chaussée. Pour la première fois, un cri sort de ma bouche.

     Je me faufile et arrive à hauteur d’un groupe immobilisé. Ce sont les Femen qui ont pris la pose, impériales. Me voilà hypnotisée. Elles sont une dizaine, à genoux, les poings levés ou posés sur les hanches, certaines tenant des pancartes, toutes couronnes de fleurs sur la tête, le torse nu griffonné de feutre noir sur lequel on peut lire « Patriarcat à genoux », « Domination masculine tremble », « Destruction du patriarcat programmé ». La force qui s’en dégage, la rage, la détermination. Ces seins dénudés devenus sujets politiques. La sexualisation des femmes renversée. La foule autour les regarde et les écoute. Le respect, la fascination, sont palpables. Dans un mégaphone, quelqu’une crie : « Être couvertes ou pas assez, c’est aux femmes de décider ! » Ici, personne pour les injurier, personne pour les expulser en les palpant au passage. Ici, elles font partie de la famille. Plus tard, sur la Place de la République, elles seront acclamées.

     Brandissant ma pancarte qui désormais ne me quittera plus, je reprends ma remontée. J’ai entendu dire que la queue du cortège est toujours à Opéra. Tout le monde a applaudi à cette confirmation que la vague est bien un tsunami. J’aurai mis en tout trois-quart d’heure pour aller jusqu’au boulevard des Capucines, où la queue du cortège est toujours immobilisée quand j’y parviens enfin. Là se trouvent les syndicats et les partis politiques. De gauche, évidemment. Il y a aussi un petit groupe en tenue traditionnelle, tenant une banderole : « Les femmes défendent le Rojava », en référence à ce territoire autonome kurde au nord de la Syrie, dans lequel les femmes ont fait la guerre et leur révolution, et qui sont aujourd’hui lâchées par la coalition internationale après l’invasion turque. Les sonorités d’Orient qui jaillissent de leurs instruments viennent se mêler à la sono d’un camion crachant du Beyonce. J’en frémis.

     Je reprends la marche, dans le bon sens cette fois, et me mêle à la foule, passant de cortège en cortège, dans une explosion de bruit et de fureur au féminin pluriel. Les hommes présents – groupes de copains, pères de famille qui souvent poussent les poussettes, petits garçons arborant fièrement une pancarte féministe, et même vieux bonshommes que je n’aurais pas cru croiser ici, tous ces mâles sont étonnamment discrets, pas dominants pour un sou. Ils sont là pour accompagner le mouvement. Ils s’effacent derrière nous. Je souris en mon for intérieur. Rien que ça, c’est une petite révolution. Tout autour d’eux, les femmes rayonnent. Je suis frappée de voir à quel point la gravité et la conscience de l’urgence vitale sont présentes, et en même temps, combien la joie et la fierté irradient.

Force et liberté sont bien les maîtres mots du défilé.

L’empowerment à la française.

     Il y a des jeunes filles euphoriques et bravaches, qui parlent fort et qui rient, et à qui personne ne dit de se taire. Alors que la chanson Balance ton quoi d’Angèle résonne, les voilà qui lèvent le majeur lorsque retentit la célèbre phrase « Laisse-moi te chanter-éééééé, d’aller te faire en-mmmmm... » Il y a un groupe de femmes mûres, un accordéon sous le bras, qui chantent joyeusement, « Patriarcat, ma fille c’est une mécanique, qui rend toutes les femmes hystériques ». Il y a les militantes qui scandent leur slogan – là « Féministes et révolutionnaire, tant qu’il le faudra, tant qu’il le faudra ! », ici « Y en a assez, assez, assez de cette société qui protège les violeurs en toute impunité ! », ou ailleurs « Etat coupable, Justice complice »... Il y a les afroféministes qui accusent « l’Etat raciste ». Il y a les assos qui rappellent que si « le féminisme n’a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours ». Il y a de la musique, des chants, des tambours. Il y a un groupe mixte de percussionnistes dont le rythme nous fait marcher en cadence. Il y a, il y a...

     Et puis soudain, le silence. Des dizaines de femmes tenant des pancartes, aux noms des victimes des féminicides de l’année, se tiennent à l’arrêt, le regard porté au loin, sans un bruit. Plus personne ne parle. Minute de recueillement. L’image est belle. Aussi belle que terrible. Quand elles reprennent leur marche, je poursuis ma route, avec la certitude d’être exactement là où je dois être. Avec toutes ces combattantes. Celles qui luttent depuis des années, celles qui commencent à peine à comprendre qu’elles ont un rôle à jouer, qu’elles ont le droit d’être « En colère ! » et de le crier à la face de la société.

     Et voilà qu’une clameur monte peu à peu. Les visages se tournent vers le trottoir, où est érigée l’une des arches des Grands Boulevards. Les applaudissements et les vivas s’emparent de la foule. Je regarde à mon tour pour voir qui déclenche ce mouvement de sympathie spontanée : ce sont trois Colleuses en action. Armées de leur colle et de leurs pinceaux, peu à peu elles gravent sur une des façades de l’arche ce message cinglant en majuscules : « ELLE LE QUITTE, IL LA TUE ». Depuis le début de la marche, j’en ai vu beaucoup jalonnant le parcours, sur les murs, sur les vitrines, sur les kiosques à journaux. « NOUS SOMMES TOUTES DES GUERRIÈRES », « A NOS SOEURS ASSASSINÉES », « NOUS SOMMES TOUTES DES HÉROÏNES ». Et cette phrase de plusieurs mètres de long : « NOUS CRIONS SUR LES MURS POUR CELLES QUI N’ONT PLUS DE VOIX ET CELLES DE QUE L’ON N’ÉCOUTE PAS »... Les téléphones se braquent sur elles, pour prendre photos et vidéos. L’histoire se matérialise sous nos yeux. Une jeune fille du groupe élève la voix pour appeler au soutien de ces héroïnes des rues. Pour rappeler qu’un pot de colle, c’est 5 euros, qu’il faut aussi acheter les pinceaux, la peinture, les feuilles et pancartes. Pour communiquer le lien de leur page Instagram, collages_feminicides_paris, où chacun.e pourra trouver le lien de la cagnotte. Et contribuer à hauteur de ses moyens. 1 euro, c’est déjà mieux que rien.

     Nous avançons encore. Comme une seule femme. Et peu à peu, nous nous déversons sur la Place de la République. Première halte avant le grand final à Nation. Je sais que ce sera ma dernière à moi. Je ne pourrai pas aller au bout. Ma famille m’attend. Alors je savoure ce dernier quart d’heure. Je me mêle à cette foule que je ne connais pas. Je me nourris de sa puissance et de sa sérénité. Je n’aurai finalement rejoint aucune de mes amies, préférant cette sororité anonyme faite de sourires discrets, de clopes partagées et de photos mutuelles. « Je peux prendre une photo de ta pancarte ? » est une phrase souvent entendue, et moi-même répétée, dans cette marche.

     Du haut d’un camion, une voix au micro s’élève. C’est Caroline de Haas. Pleine de cette sensation d’avoir vécu un moment de l’histoire grâce à ce mouvement qu’elle a créé, je la regarde avec une admiration nouvelle. Pour un peu j’en deviendrais groupie. Elle nous parle avec l’enthousiasme de celle qui sait avoir accompli un impossible. Je n’entends pas bien ce qu’elle dit, je crois surtout que mon cerveau n’arrive plus à prendre beaucoup d’infos. A côté d’elle se tiennent plusieurs femmes à perruque violette. L’une d’elles, ses faux cheveux longs se déversant sur sa poitrine est un mélange de force et de beauté. La liberté faite femme. Et la liberté alors lance la musique.

     Un son que j’ai déjà entendu plusieurs fois depuis le début de la marche. Un son devenu hymne du jour. La voix de Beyonce, dont le féminisme hypersexualisé a fait couler tellement d’encre. Quelques mots hurlés en rythme, qui à cet instant précis neutralisent tous les débats sur le sujet :

« WHO RUN THE WORLD ? »

Toute la place se met à danser. « GIRLS ! » 

Et mon corps avec elle. 

    « WHO RUN THE WORLD ? » Après ces heures de mobilisation, de cris et de colère, après ces kilomètres de galvanisations mutuelles, c’est presque une transe qui s’empare de nous. « GIRLS ! », rugit la foule. Nos pieds se décollent du sol, nos mains se lèvent, nos dos se cabrent, et nos voix montent. « WHO RUN THE WORLD ? » Les hommes dansent et chantent eux aussi. « GIRLS ! » Certains s’oubliant tout autant que nous, comme s’ils avaient reçu au cours de cette journée la permission d’être un peu moins mâââle. « WHO RUN THE WORLD ? » La nuit est en train de tomber, ce moment qui trop souvent nous angoisse quand on est une femme, lorsque la lumière vient à manquer et les rues à se vider. Mais ce soir, nous nous sentons plus fortes. Et plus libres. « GIRLS ! »

* * *

     Une heure plus tard. La nuit est désormais totalement installée. J’arrive chez moi, tandis que le cortège sans doute est arrivé sur la place de la Nation pour son ultime assaut, et son concert de clôture. J’ouvre la porte, mes enfants me sautent dessus. « C’était bien la marche ?! » Du haut de leurs 4 et 9 ans, ils savent tout de mes engagements. Je n’ai pas voulu les emmener avec moi pour pouvoir vivre ce moment très égoïstement. Mais nous regardons ensemble les innombrables photos et vidéos que j’ai prises. Mon fils est fier. Je sens son trouble devant l’image des Femen. L’occasion d’une nouvelle conversation sur le corps des femmes. Ma fille ne comprend pas tout. Mais la séquence de danse collective sur Beyonce l’amuse beaucoup. Dans le salon, mon homme finit le ménage, la maison sent bon. Les devoirs du grand sont faits. Le bain de la petite est en train de couler. Comme toujours, papa a bien géré pendant que maman jouait les guerrières. Merci mon amour.

     Je regarde une dernière fois la pancarte que j’ai rapportée à la maison : « Féminicides, pas une de plus ». Je l’accrocherai dans mon bureau. Et je me dis qu’un jour, lorsque ma fille saura lire, elle me demandera ce que ça veut dire, féminicides. Et alors, je lui parlerai de ces femmes qui sont mortes parce qu’elles étaient femmes. Parce qu’elles voulaient être libres. Et je lui dirai que Nous toutes, nous nous battons pour celles qui sont encore vivantes. Que nous ne lâcherons rien. Et j’espère, oui j’espère, que lorsque ma fille saura lire, les chiffres auront enfin commencé à baisser...

 

A NOUS TOUTES

A VOUS TOUTES

Nous sommes des héroïnes et nous le resterons

 

 

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