Coralie Pison Hindawi

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Billet de blog 1 mars 2024

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Lettre à mon psy (Titre alternatif : Dois-je moi aussi m'immoler par le feu ?)

Mon psy m'a demandé d'écrire pour comprendre pourquoi ce qui se passe au Proche Orient m'affecte tant. Il me semble que c'est la question inversée qu'il faut poser et j'aimerais que mon psy et le plus grand nombre nous rejoignent en manifs et autres bouffonneries dans le but de protéger les enfants, tous autant qu'ils sont.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

J'ai vraiment du mal à vivre et pourtant je fais des efforts.

Mon psy m'a donné un travail pour les vacances : il me faut écrire pour comprendre pourquoi ce qui se passe au Proche Orient m'affecte tant.

Je trouve cette demande troublante. En fait, il me semble que c'est la question inversée qu'il faut poser, pour tous ceux qui ne se sentent pas tellement concernés, pour tous ceux que cela n'empêche pas de vivre leur vie tranquillement. Mais bon, quand même, comme j'ai conscience que tout cela est lourd à porter, comme j'ai tant de mal à faire tout ce que j'ai à faire, professionnellement, au niveau familial aussi, et à faire le tri entre les actions qui sont nécessaires et celles qui le sont moins, je suis le conseil de mon psy et j'écris.

Pourquoi ce qui se passe au Proche-Orient m'affecte-t-il tant ?

-Parce que j'ai étudié l'histoire, les relations internationales, le droit international et que tout le tralala autour des deux guerres mondiales, de l'illusion de la guerre qui fait tant de mal, partout, toujours, de la nécessité de respecter les garde-fous (au sens figuré comme au sens propre) créés pour que l'humanité souffre moins, le principe de règlement pacifique des conflits, et l'idée que même dans les conflits armés, il y a des règles à respecter et que rien jamais ne peut justifier de tuer, mutiler, ou affamer des enfants, ben j'y crois.

-Parce que j'ai passé beaucoup de temps au Proche-Orient et que j'ai bien conscience que les gens là-bas, de tous bords, sont vraiment exactement comme nous et qu'ils ont tous les mêmes droits, et que toute idée que certains devraient vivre au détriment des autres m'est insupportable.

-Parce que j'avais quinze ans au printemps 1994, lors du génocide au Rwanda que le monde a, grosso modo, laissé faire, et vingt ans au printemps 1999 lorsque l'OTAN est intervenue au Kosovo en argumentant que c'était certes illégal techniquement - vu que l'intervention n'avait pas été autorisée par le Conseil de Sécurité de l'ONU - mais juste ;

-Parce que je trouvais ça un peu troublant, cette histoire du Kosovo vu que pendant toutes ces années perdurait un régime de sanctions économiques qui tuait en Iraq, en particulier les plus faibles, les enfants ;

-Parce que j'ai fait du droit pour comprendre un peu mieux tout ça ;

-Parce que j'ai consacré beaucoup de temps à la question des responsabilités internationales dans les situations les plus atroces et aux efforts internationaux nombreux pour établir un cadre juridique et politique clair d'action pour que plus jamais il ne puisse se dérouler un génocide sans que le monde n'intervienne et qu'en même temps, l'argumentation humanitaire ne puisse pas servir de justification trop simplement pour permettre à des États d'intervenir militairement quelque part pour une raison en fait tout autre ;

-Parce que j'avais vingt-quatre ans au printemps 2003, lorsque les Etats-Unis ont finalement envahi l'Iraq et que l'Iraq m'a hantée à tel point qu'il a fallu que je passe cinq ans de ma vie à essayer de décortiquer le piège dans lequel était tombé cet État, et sa société avec (je sens que mon psy va trouver ça bizarre, que les centaines de milliers d'enfants iraquiens sacrifiés dans les années 1990 m'aient touchée autant, et qu'il va me dire qu'il faudrait creuser un peu ça... et pourtant... ) ;

-Parce que depuis plus de vingt ans, je suis ce qui se passe en Palestine/Israël et que comme beaucoup d'autres, j'avais bien compris que cela risquait de finir très mal (PS : beaucoup de gens disent que c'est très compliqué. En fait, franchement, certains aspects sont simplissimes et j'encourage chacun à utiliser son cerveau pour déduire si le génocide en cours va garantir la sécurité de l'État d'Israël) ;

-Parce que je refuse de vivre comme si de rien n'était alors que des enfants sont mutilés, tués, affamés, privés de ceux qui les protègent et les aiment, et alors qu'un territoire tout entier est systématiquement détruit ;

-Parce que si j'étais moi-même à Gaza, je prierais pour qu'on vienne nous aider et qu'il m'est insupportable de penser que personne ne vient ;

-Parce qu'il me semble tout aussi dégueulasse pour les enfants israéliens, qui eux non plus ne sont pas responsables de ce qui se déroule, qu'on laisse leur armée commettre des actes tellement atroces que cela bousille leur avenir aussi ;

-Parce que j'essaie de suivre la règle d'or en vertu de laquelle on se comporte avec les autres comme on aimerait qu'ils se comportent avec nous.

-Parce que je veux pouvoir me dire que j'essaie au maximum de mes forces même si j'ai bien conscience que c'est trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu, trop peu.

-Parce que m'immoler par le feu comme le si jeune et si courageux Aaron Bushnell, eh bien j'y avais pensé, décidé que non, quand même, mais qu'une petite voix en moi me dit que peut-être, quand même, ça pourrait être plus efficace que les manifs, les petits textes, les courses du dimanche pour la Palestine etc. que peut-être c'est cela qu'il faudrait pour protéger des enfants que les lois ne protègent pas et que vu l'enjeu ...  (là, je sens que mon psy-cologue- risque de m'orienter vers un autre spécialiste plus aguerri et pourtant ...).

Pour ma défense, l'action la plus extrême à laquelle j'ai participé jusqu'à présent a consisté à courir dans les rues de Grenoble avec un petit groupe il y a quelques jours en criant "Cessez-le-feu immédiat!" et "Libérez Gaza!" Puis-je être honnête ? C'était une expérience bizarre pour moi. J'ai conscience que nous avions l'air un peu fous pour les passants qui faisaient leurs courses ou se baladaient (beaucoup ont exprimé leur soutien cependant). Et pourtant j'ai également conscience que la folie consiste à faire comme si de rien n'était alors qu'en cinq mois, plus de 11000 enfants ont été tués, plus du double blessés, que tous les médecins qui reviennent témoignent qu'ils n'ont jamais rien vu de pareil, et que l'on parle désormais des premiers enfants morts de faim dans le territoire, simplement car les Israéliens bloquent l'accès des vivres.

-Parce que je trouve insupportable que des gouvernements démocratiquement élus et des représentants payés pour nous représenter dans un cadre légal bafouent les règles de droit international les plus fondamentales et que nous autres en soyons amenés à penser à nous sacrifier, et à défaut à faire les clowns tous les week-ends depuis bientôt cinq mois, et/ou à nous consumer de l'intérieur;

-Parce que je refuse avec toute ma force ce qu'un homme m'a dit sur le marché l'autre jour, alors que nous courrions (enfin, moi, je me trainais plutôt) : "Vous perdez votre temps ! ça n'y changera rien!"

-Parce que je sais que c'est trop peu, mais je sais aussi que ça change tout.

-Parce que j'ai des enfants et que je veux pouvoir penser et pouvoir leur dire dans les yeux que lorsque toutes ces choses atroces se sont déroulées, je ne me suis pas tue. Que j'ai fait ce qu'à mon niveau, j'ai pu.

-Parce que chacun de mes billets, je les envoie à ma belle-sœur (merci Google translate) dont les enfants et petits-enfants sont à Rafah, et parce que c'est important pour elle et pour eux de savoir qu'ici et en tant d'autres endroits, nous essayons.

-Parce que c'est ça, "faire quelque-chose" même si ça semble si peu.

-Parce qu'aussi je sais - de nombreux exemples en attestent - que si un plus grand nombre d'entre nous ne se résignaient pas à faire comme si de rien n'était, les choses changeraient.

Je vais sursoir pour l'immolation. J'aimerais que tous ceux qui y ont pensé ou y pensent encore sursoient aussi. Nous avons besoin de vous vivants. Par contre, j'aimerais que mon psy et le plus grand nombre nous rejoignent en manifs, boycott des entreprises violant les droits humains, courses et autres bouffonneries au service d'une des seules choses qui importent vraiment dans cette vie : essayer de vivre décemment dans le respect des autres, et en veillant tout particulièrement à nous efforcer de protéger les enfants, tous autant qu'ils sont.

Tout autre objectif n'est-il pas folie ?

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Infos "pratico-pratiques" comme on dit, pour mon psy, et pour qui veut :

À Grenoble, les manifs ont généralement lieu les samedis à 14h30 à Félix Poulat et l'action Run4Gaza tous les dimanches à 10h place de la gare.

Si vous n'habitez pas Grenoble ou ses alentours : On en entend peu parler, même sur Médiapart, hélas, mais il y a vraiment de nombreuses actions de partout ailleurs, cherchez l'info...  

Dans la famille des actions citoyennes, sachez aussi que des citoyens du monde s'organisent au sein du 'Global Conscience Convoy' dans le but d'accompagner des camions et de faire pression pour que les autorités égyptiennes permettent l'accès des camions d'aide humanitaire.

En attendant, ou pour ceux qui ne peuvent facilement se déplacer mais ont quelques moyens, même modestes, vous pouvez remplacer les États qui ont cessé de financer l'UNRWA, l'agence des Nations Unies encore opérationnelle dans certaines portions du territoire gazaoui, alors même que la Cour Internationale de Justice venait de reconnaitre le risque de génocide à Gaza. Allez comprendre...  On peut faire un versement unique ou, encore mieux, s'engager à un prélèvement mensuel.

Encore une fois, il s'agira d'une action citoyenne bénévole en lieu et place des acteurs qui sont censés nous représenter internationalement. Mais comme il faut tout faire soi-même ces jours-ci, on n'est plus à ça près...

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