Ne plus bouger en 3 romans : un projet ou une sentance politique en littérature

Trois livres qui tracent une ligne entre les perturbations de nos sociétés : du 11 septembre 2001 à New York pour le livre de Moshfegh, à la crise écologique cruciale  dont on prend davantage conscience depuis quelques années, pour Broaweys, en passant par la violence générale du monde et le capitalisme pour Lefebvre. Leur point commun : leurs héroïnes sont suspendues dans leur existence.

Récemment et moins récemment j'ai rencontré trois héroïnes auxquelles je trouve de fortes parentés. C'est la magie de la lecture de faire discuter des personnages qui n'auraient jamais pu dialoguer, même dans le monde de la fiction. Ces femmes n'auraient pas pu se rencontrer car elles rencontrent peu de monde. L'une sort d'une hospitalisation longue (La dislocation, de Louise Browaeys), une autre se réfugie chez sa mère (L'enfance politique de Noémi Lefebvre - mais j'aurais pu aussi citer Poétique de l'emploi de la même autrice, dans lequel l'héroïne se refuse à chercher un emploi) et la dernière décide de dormir pendant une année entière (Mon année de repos et de détente, de Ottessa Moshfegh)

 Les trois livres tracent une ligne entre les perturbations de nos sociétés : du 11 septembre 2001 à New York pour le livre de Moshfegh, à la crise écologique cruciale  dont on prend davantage conscience depuis quelques années, pour Broaweys, en passant par la violence générale du monde et le capitalisme pour Lefebvre. Leur point commun : leurs héroïnes sont suspendues dans leur existence.

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Toutes n'ont pas le même niveau d'ambition. La narratrice de Mon année de repos et de détente de  Moshfegh, bien que marquée par le deuil récent de ses parents, embrasse son oisiveté avec une sorte de joie bizarre. On comprend que ses quelques relations sociales et amoureuses ne la satisfont pas.  Elle "recrute" pour la seconder dans son projet la seule psychiatre qui accepte de répondre au téléphone le soir où lui vient l'idée de contacter quelqu'un pour se faire prescrire ce qu'il faut pour dormir un an. On comprend qu'elle n'est pas tombée sur la plus rigoureuse des psys, mais la plus perchée certainement, et c'est tant mieux. Ce personnage sera central, dans des tête-à-têtes hilarants.

Le sommeil est surtout le prétexte à un récit éclaté, dans une brume chimique et un inventaire de substances d'où émergent des scènes très nettes, ou des détails comiques : le shopping accompli sous l'effet d'un médicament, les visites régulières à l'épicerie en bas de chez elle dont elle ne garde que peu de souvenirs, les allers et venus d'une jeune femme qui s'inquiète pour elle dans une phase très difficile de sa vie, qui a besoin d'elle, mais dont l'amitié lui pèse, les visites pathétiques d'un ex qui ne fait pas rêver. En négatif, avec ces personnages secondaires, se dessine ce que pouvait être la vie de la narratrice avant cette année de repos et de détente

Il n'y a rien de suicidaire dans la démarche - de glacial c'est évident, mais rien de morbide, précise-t-elle. Car, après tout ça, elle le jure tout ira mieux. Sauf que, doucement, se construit l'idée que nous sommes juste avant le 11 septembre 2001. L'ironie créée par ces indices temporels est quasi insupportable : se peut-il qu'une femme décide de dormir un an et se réveille juste avant la chute des tours ? 

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L'émergence des personnages secondaires dans le livre d'Otessa Moshfegh fait penser à leur existence dans celui de Louise Browaeys, qui sort d'un long séjour en hôpital psychiatrique, frappée d'une amnésie majeure, jusqu'à son nom, qui sera révélé au cours du texte. Aucune scène n'est sûre, encore moins le moindre attachement. Toutes les émotions, réactions, sont soumises au doute.

Peut-être est-ce difficile de s'attacher à ce genre d'héroïnes, comme on l'entend pour un personnage de roman, mais la curiosité de ce qui leur arrive surpasse pour moi l'empathie. Les deux textes réussissent à accrocher.

Eduquée pour être inadaptée à ce monde, l'héroïne de La dislocation permet de plus à Browaeys d'aborder bien plus frontalement que les deux autres livres les sujets qui lui tiennent à coeur. L'implicite n'est ici qu'illusoire : le péril écologique rend folle celle qui l'appréhende pleinement. La société est inadaptée par nature à la pleine prise de conscience de ce qui arrive. Celle qui sait dans ses tripes ne peut pas vivre normalement. (n.b. : Richard Powers, dans L'arbre Monde, un roman passionnant mais très sombre, livrait un constat assez proche sur celles et ceux qui ont vraiment à coeur, à corps, le sort des forêts.) 

Il est tout de même intéressant que l'autrice ait choisi de faire grandir l'héroïne dans un univers parfaitement isolé du reste de notre monde pour expliquer son inadéquation complète. Je me suis demandée si c'était utile. Le propos n'aurait-il pas encore été plus fort si elle avait vécu une prise de conscience individuelle, par un événement qui restait à inventer ? Reste que le récit m'a passionnée, gagnant en gravité à mesure que la situation gagne en clarté. Les questions féministes qui y sont abordées sont intéressantes. Le lien entre féminisme et écologie est ici abordé de manière viscérale, non théorique, le propre de la fiction par rapport aux essais qui fleurissent ces temps-ci à ce sujet.  

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 La première partie a beaucoup de liens avec L'enfance politique de Noémi Lefebvre. L'héroïne est perdue, comme celle de l'enfance politique réfugiée chez sa mère. Dans ce livre, le style est bien plus travaillé que dans les deux autres . On a un flot de pensées organisées en courts paragraphes-ricochets, une idée rebondit vers  une autre jusqu'à ce que chaque pierre coule. Noémi Lefebvre lance ainsi loin d'elle, vers nous, chaque bribe de récit. Le texte est drôle bien que très triste, par l'usage d'une langue extrêmement travaillée et originale, qui rend comique certains mots banals, et révèle une relation attachante entre la mère et la fille. L'héroïne émet des hypothèses ambitieuses sur ce qui l'a poussée vers sa dépression, peut-être l'histoire entière des barbaries du XXe siècle. Comme dans Mon année de repos et de détente, la raison restera ici floue, hypothétique. 

Trois livres à découvrir ensemble, à commencer par La Dislocation pour cette rentrée littéraire.

  • La dislocation, de Louise Browaeys, Harper Collins France (sortie ce 26 août 2020)
  • L'enfance politique, de Noémi Lefebvre chez Verticales
  • Mon année de repos et de détente, de Ottessa Moshfegh, Fayard, traduction Clément Baude

 

 

 

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