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Billet de blog 8 janvier 2026

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Patriarcat institutionnel et reconnaissance ambivalente

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans les institutions de soin, les rapports de pouvoir ne se jouent pas uniquement sur le plan économique ou organisationnel ; ils s’inscrivent également dans des logiques historiques et genrées. Les métiers du soin, et en particulier le soin infirmier, restent aujourd’hui largement portés par des femmes. Cette féminisation historique du care s’est accompagnée d’une dévalorisation persistante du travail relationnel, de l’attention clinique et du temps psychique, souvent considérés comme des compétences « naturelles » plutôt que comme des savoirs professionnels à part entière.

Ce processus n’est pas neutre. Il participe d’un fonctionnement patriarcal des institutions, dans lequel le pouvoir de décision demeure majoritairement vertical, médical et hiérarchique, tandis que le travail de lien, de contenance et de continuité — pourtant central dans le soin — reste relégué à l’arrière-plan, peu reconnu et peu entendu. Ce qui relève du prendre soin est alors invisibilisé, quand ce qui relève du décider est valorisé.

Dans ce contexte, les récentes évolutions législatives reconnaissant l’autonomie et les compétences propres des infirmières constituent une avancée symbolique importante. Elles viennent nommer un raisonnement clinique longtemps exercé sans reconnaissance explicite et offrent, en théorie, un appui pour faire exister la parole infirmière au sein des institutions. Cette reconnaissance peut devenir un levier pour renforcer le travail collectif, soutenir la pensée clinique partagée et réinscrire les équipes soignantes dans les processus décisionnels.

Mais cette valorisation ne peut être pensée sans une lecture critique. Elle intervient dans un contexte de pénurie médicale et de fortes contraintes budgétaires, et ne s’accompagne pas d’une reconnaissance salariale ni statutaire à la hauteur des responsabilités nouvellement confiées. Ce qui est présenté comme une avancée peut alors fonctionner comme une délégation de tâches destinée à combler un manque structurel, en faisant porter aux infirmières des missions supplémentaires sans redistribution réelle du pouvoir ni des ressources.

Cette reconnaissance apparaît ainsi profondément ambivalente : elle valorise les compétences tout en maintenant la précarité, et individualise la responsabilité là où le soin — en particulier en santé mentale — ne peut être pensé qu’à l’échelle du collectif. Sous couvert d’autonomie, l’institution risque alors de déplacer sur les soignantes ce qu’elle ne parvient plus à contenir, renforçant l’isolement plutôt que la reconnaissance véritable.

Cette individualisation du pouvoir et de la responsabilité ne reste pas théorique. Elle se manifeste concrètement dans les modes de décision institutionnels, où la parole des équipes soignantes est régulièrement disqualifiée ou contournée, au profit d’une verticalité qui se présente comme technique ou médicale. Le collectif, pourtant indispensable à l’élaboration clinique et à la continuité des soins, se trouve ainsi relégué à une position subalterne, convoqué pour exécuter plutôt que pour penser.

Ce fonctionnement fragilise à la fois les professionnels et l’institution elle-même. En disqualifiant les espaces de pensée collective, l’institution renforce des logiques de pouvoir qui s’exercent sous couvert de rationalité, d’urgence ou de compétence technique, tout en reproduisant des rapports de domination profondément inscrits dans l’histoire du soin.

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