Avec la disparition d’Árpád Göncz, c’est l’esprit de 1989 qui est mort

L’ancien président de la Hongrie Árpád Göncz est mort mardi 6 octobre. Malheureusement, les médias francophones ne réagissent pas, ne publiant même pas la dépêche AFP. Ces inattentions entretiennent la méconnaissance réciproque et le fossé qui sépare les "deux Europes". Le philosophe Gáspár Miklós Tamás a publié un texte très beau et important dans l'hebdomadaire HVG. En voici la traduction.

goncz arpad  

Il ne faut pas se mentir, il n’était pas « le président de tous ». Non. Il n’était pas le président des nouveaux horthystes. Il n’était pas le président des désormais populaires néofléchistes. Il n’était pas non plus le président des traîtres – comme on en compte beaucoup – à  la république démocratique.

Árpád Göncz, le seul dirigeant de ce pays que la majorité du peuple hongrois aimait sans ressentiment caché ni arrière-pensées malveillantes, est mort. Árpád Göncz était le symbole de ce qui aurait pu être. Árpád Göncz était le genre d’homme qui évoquait à l’esprit de tous, la figure de l’homme hongrois. Une parole savoureuse, un style qui rappelait le classique hongrois du XIXe siècle, de la retenue, de la sobriété, un culte pudique de la liberté.

Cet homme était un libéral dans l’âme ; c’est lui qui a rassemblé l’esprit et les formes d’expression de la république de 1946 et de celle de 1989. Il a été le membre-clé du parti le plus important du tournant de 1989 – le SZDSZ, que beaucoup détestent  et évincent de l’Histoire à cause de sa révolution pacifique. Sur le site d’HVG, on peut voir Göncz en compagnie d’Antall, Orbán, Horn, Sólyom, Jean-Paul II, mais ses amis politiques – Vásárhelyi, Mécs, Király, Béla, Mészöly, Kis, Solt, Rajk, Kenedi, Tölgyessy, Pető, Tardos, Demszky, Kőszeg -, eux, ne sont visibles nul part. Bien sûr, il a ensuite fallu distinguer Árpád Göncz de son fantôme de 1989, car il était avant tout un homme bon, n’est-ce pas ? – or être un homme bon et libéral, ça ne peut pas aller ensemble. Un fasciste peut être un homme bon, un stalinien peut être un homme bon, mais un libéral ne peut qu’être un démon avide de sang. D’autant plus, celui qui était déjà libéral avant l’alliance avec l’héritier du Parti[1]. Déjà du temps de Pères et fils et de La lune du salon[2], le SZDSZ ne pouvait être autre chose qu’un cartel juif.

Moi, ça fait des décennies que je ne suis plus un libéral, car ça me répugne. Mais ce qui me répugne encore plus, c’est de voir que cela a été reçu dans un silence entendu de la part de l’ensemble de la classe politique et du monde intellectuel. Le parti des croix fléchés ou le parti des ouvriers hongrois, ça n’est pas un problème, mais le SZDSZ, c’est un problème pour autant de raisons que la République, les Droits de l’Homme, les libertés fondamentales ou l’Etat de droit sont des problèmes ; parce que tout ça, c’est une sorte de magouille juive, ce qui n’a pas pour autant empêché de faire dire aux philosémites les plus téméraires d’un SZDSZ devenu l’ombre de lui-même, que leur cœur battait de la même façon que celui des antisémites. Bon Dieu, parlons hongrois désormais. Árpád Göncz était le genre d’homme pour qui tout ça n’avait aucune espèce d’importance. C’était le genre d’homme pour qui la pensée libérale et la démocratie renvoyaient à Kossuth, Petőfi, Eötvös, Bibó, mais aussi – pourquoi mais ? aussi ! -, à l’idée d’opposition démocratique, dont le théoricien et l’inspirateur fut János Kis. Árpád Göncz a été un homme de la Résistance et de 1956, obstinément antifasciste : n’oublions pas à ce propos les éclats de rire que peuvent provoquer de nos jours autant le mot, que le concept d’« antifasciste ».

Árpád Göncz était démocrate, et libéral, et antifasciste. A l’instar de ses maîtres István Bibó et Zoltán Szabó, le mot « anticommuniste » n’était pas synonyme des Teleki-Horthy-Gömbös. Il était l’allié de ceux, parmi les communistes et anciens communistes – Imre Nagy, Géza Losonczy, Pál Maléter, Miklós Vásárhelyi –, qui sont devenus les héros falsifiés et oubliés de 1956 ; mais surtout l’allié de ce peuple hongrois qui en 1956, aspirait encore à un socialisme démocratique, ce qui explique qu’il ait compris la bonne volonté qu’ont eu les socialistes réformistes durant les moments les plus troubles des années de transition.

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