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Billet de blog 21 janv. 2022

Traverser la ville à pieds, être une femme. 2022

Je rentrais vendredi soir après avoir passé la soirée dehors, j'étais loin de chez moi mais j'ai eu envie de marcher, profiter de Paris et de ces quartiers où je me trouvais et dans lesquels je n'ai pas souvent l'occasion de passer. Heureusement qu'on m'a rappelé, tout le trajet, que j'étais une femme. Ce serait dommage que je l'oublie.

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Je buvais un café il y a quelques semaines avec un de mes meilleurs amis, appelons le Antoine.

Antoine est père d'une petite fille qui a aujourd'hui 3 ans.

Je me souviens qu'il m'avait dit espérer que sa compagne ne soit pas enceinte d'un garçon, parce qu'il ne saurait pas comment l'élever pour en faire un "mec", lui-même ne cochant pas tellement les cases de la masculinité pré-définie. Il n'a jamais d'attitude de prédation envers les femmes, il ne considère à aucun moment que ses idées, sa carrière, ses envies sont plus brillantes ou importantes que celles de sa compagne. Il est extrêmement sensible et parle beaucoup de ses sentiments, pleure souvent, a une libido assez pauvre. Il n'a pas ces attitudes viriles de parler fort, de prendre beaucoup de place quand il s'assoit, de descendre des pintes de bières accoudé au comptoir, choses que je fais de mon côté volontiers. Comment il pourrait faire de son fils un homme ? Ça le tracassait beaucoup et cette idée le renvoyait en plus à tous ses complexes. Il est pourtant l'un des hommes dont la compagnie est la plus agréable à mes yeux.

Sa compagne a finalement accouché d'une fille, Antoine a été ravi. Moi j'ai été désolée déjà pour cette enfant, parce que je savais tout ce qui l'attendait dans sa vie de femme.

Pendant ce moment que j'ai passé avec lui autour de ce café, on a reparlé de ça, du fait que j'ai été inquiète pour le futur de sa fille et Antoine m'a dit "tu me dirais encore ça aujourd'hui ? Tu ne crois pas que les choses se sont arrangées ?"

Non, elles ne se sont pas arrangées du tout.

Vendredi dernier, je quitte le pote avec qui j'ai passé ma soirée. Il est environ minuit, j'ai 40 minutes de marche pour rejoindre mon appartement. J'ai pas été déçue du voyage.

Ça a commencé rue d'Aboukir. Une voiture s'est arrêtée à ma hauteur, une jeune femme a passé sa tête par la fenêtre de la voiture et m'a demandé où j'allais, ah bon, vous rentrez ? Parce que nous on sort, vous ne voulez pas venir avec nous ? En me penchant, j'ai vu côté conducteur un homme, qui devait être son amoureux. J'ai décliné l'invitation et ils sont partis sagement. Mais cette rencontre m'a mise mal à l'aise. Je ne sais pas ce que ce couple cherchait, même si la seule réponse qui me vient est une partenaire pour faire un plan à trois. Ça ne m'était encore jamais arrivé, pas venant d'inconnus dans la rue.

J'ai repris ma route, attentive à mon environnement, un peu nerveuse après cette première rencontre, attendant la prochaine intrusion. J'avais oublié que ce n'est pas possible de rentrer chez soi tranquille quand on est une femme. 

J'ai été ensuite frappée par le fait qu'il n'y avait pratiquement que des hommes dans la rue, allant quelque part ou devant un bar en train de fumer. Que des hommes partout. Elles sont passées où, les femmes ? Ça fait longtemps que j'ai constaté qu'on a perdu la bataille pour l'espace public, ça m'est arrivé plein de fois de voir notre absence dans la rue ou le métro dès qu'il commence à faire nuit ou qu'il est un peu tard. Et je comprends qu'on préfère le confort d'un appartement pour se retrouver, un taxi pour se déplacer, juste pour ne plus avoir à vivre ce stress, être sur le qui-vive en cherchant de quel côté va arriver le prochain connard qui va vouloir nous rappeler qu'on est chez lui, qu'il a droit sur nous. 

Rue de Lancry, je les vois, ces meutes de garçons, je sais que je ne vais pas pouvoir tous les éviter, ils sont en bandes, ils sont encouragés, protégés par les autres. Je sens mon corps se tendre mais je continue à avancer, en essayant de ne montrer à personne que j'ai le ventre noué. Un premier type, en train de fumer avec son pote, me regarde franchement, me fait un sourire condescendant, comme s'il me validait, comme si j'avais besoin de sa validation. Je continue mon chemin. 

Toujours rue de Lancry, je vois un groupe de garçons debout sur le trottoir devant une terrasse. Je me mets sur la route, exprès pour éviter de devoir passer entre eux et le bar devant lequel ils se trouvent, mais c'est pas de bol, y'en a quand même un qui tourne la tête, qui me voit et qui décide de descendre du trottoir pour se mettre sur mon chemin, sur la route, et me forcer à interagir avec lui, même fugacement. Il est arrogant, sûr de lui, il pense que c'est drôle, innocent. Alors que c'est pénible, pas flatteur, pas léger. Juste pénible. Et même menaçant. Il fait bien 1,90m, s'il veut m'imposer sa présence et que je n'en veux pas, il peut m'y forcer très facilement. 

J'ai pensé à Virginie Despentes très fort, à ce moment-là, à ce qu'elle dit dans King Kong Theory : l'attitude de ce type n'a rien à voir avec moi, il ne cherche pas à attirer mon attention, à me montrer que je lui plais, éventuellement. À ce moment-là, il fait seulement le coq devant ses copains. S'il avait été seul, si je l'avais croisé à un autre moment où il n'avait pas été entouré par son collectif, il n'aurait probablement rien fait. À ce moment-là, il se comporte comme ça pour eux, attirer leur attention à eux, leur plaire à eux. Mais donc, fous-moi la paix en fait. Allez vous faire des câlins dans un coin toi et tes potes et arrêtez de vous servir des meufs comme tremplin pour atteindre un moment de gloire ridicule. Surtout que vous vous servez de nous en cherchant à nous humilier, à nous faire peur. Y'a rien de glorieux. Et puis comment tu vis ça le soir, quand tu rentres chez toi ? Tu te dis trop cool, j'ai fait rire mes copains en emmerdant une fille dans la rue ? Tu te sens fier de toi ? Est-ce que même tu t'en rends compte ? C'est dommage qu'il n'y en ai jamais un dans ces cas-là pour ne pas rire, dire à son pote qu'il n'y a rien de drôle. C'est pas tellement que j'ai eu besoin qu'on me sauve, c'est que ça pourrait nous aider si les garçons arrêtaient de s'engrainer les uns les autres dans ces comportements franchement minables, où un rapport de domination est sans arrêt installé, pour qu'on n'oublie jamais, nous les femmes, qu'on n'est pas des êtres humains à part entière, toujours des possessions, même pour des inconnus, même pendant quelques secondes.

J'ai continué mon chemin, j'arrive rue de la Grange aux Belles, je croise deux types et j'entends l'un des deux dire "celle-là, j'ai hyper envie de la sodomiser". La violence de ces propos. Tout ce que j'entends du fantasme de l'humiliation qu'il y a derrière. C'est ça qui te fait bander du coup ? Humilier une femme ? Et si moi je ne veux pas que tu me sodomises, est-ce que tu vas pousser le fantasme jusqu'à t'imaginer en train de me violer ? Lui non plus n'a pas dit ça en pensant me flatter, il a dit ça pour me mettre mal à l'aise, pour m'agresser.

On m'a souvent dit que j'étais une fille très sexuelle, et je n'ai jamais compris ce que ça voulait dire. Est-ce que c'est facile de m'imaginer en train d'avoir des rapports sexuels ? Est-ce que c'est tentant de m'imaginer soumise et/ou salie ? J'ai un physique de Barbie, je suis grande et mince, j'ai les cheveux blonds très longs, une poitrine opulente et une bouche pulpeuse, une bouche à pipe comme on m'a beaucoup dit, avec toute l'élégance possible. Est-ce que c'est pour ça que ce mec a cru bon de me glisser cette phrase dégueulasse alors que j'étais tranquille en train de rentrer chez moi ? Toutes les femmes sont sexualisées, ramenées à un imaginaire de soumission, de domination, vidées de nos caractéristiques d'êtres humains. Juste des seins, des fesses, des jambes, des trous qu'on peut mordre, tordre, palper, ravager pour se sentir viril.

Tous ces gens que j'ai croisés, et en particulier ces grappes d'hommes, sont des bobos du 10ème arrondissement. Probablement qu'ils sont politisés tendance sociale-démocrate, ils écoutent France Culture et ils sont abonnés à Mediapart. Et ils se complaisent dans tous ces attributs sociaux pour se dire qu'ils sont des gens bien, éduqués, respectueux, sans jamais se remettre en question, regarder pour de vrai la façon dont ils interagissent avec les femmes. Probablement qu'ils ont des amiEs qui leur racontent elles aussi toutes les insultes et les agressions qu'elles doivent encaisser, simplement parce qu'elles sont femmes, et je les entends leur répondre "ah ouais, ça doit être relou, je m'en rends pas compte". Comment vous pouvez encore nous dire que vous ne vous en rendez pas compte ? Alors qu'on vous en parle tout le temps, parce que ça nous arrive tout le temps. Ce serait chouette que vous commenciez à nous écouter pour de vrai.

C'est Laurent Sciamma qui parle de ça dans son spectacle Bonhomme, et Mona Chollet qui évoque également cette idée dans son livre Réinventer l'amour : si vous vous prétendez hétérosexuels, est-ce que vous ne devriez pas aimer les femmes sincèrement ? Avoir envie qu'on soit bien, qu'on n'ait pas peur, qu'on puisse profiter de la vie comme vous, de l'espace public comme vous ? Est-ce que vous ne devriez pas plutôt vous précipitez pour partager vos privilèges? Arrêter de chercher à nous diminuer, nous déshumaniser, nous réduire à notre fonction de femelle, en permanence ? 

Donc non, Antoine, ça ne va pas mieux du tout. Il m'est arrivé la même chose il y a un an, il y a dix ans. La différence se trouve dans mon appréciation de ces actes. Je sens la force chez moi grandir, la rage aussi qui a été amenée par la lucidité. J'ai longtemps inconsciemment cru à la vaste plaisanterie, boys will be boys, en pensant que le comportement de ces hommes-là était une fatalité, comme les saisons qui changent. Je sais aujourd'hui que c'est une manipulation, un mensonge terrible dont on se sert à outrance pour expliquer notre pardon perpétuel et votre bassesse constante. Je sens que les filles aujourd'hui ne se comportent pas comme je le faisais quand j'étais plus jeune, et c'est jubilatoire d'assister à tout ça. Mais on est quand même franchement pas arrivés.

J'ai la chance d'avoir des amis garçons formidables, qui ne se sentent pas accusés quand je leur parle de tout ça, qui m'entendent réellement, et qui ne me répondent pas "je ne me rends pas compte de ce que c'est que d'être une femme" mais "qu'est-ce qu'on peut faire pour t'aider ? Pour vous aider toutes ?". Vous, et tous ceux que je ne connais pas qui ont la même réaction, vous êtes super, ne changez rien.

À tous les autres : écoutez-nous, respectez-nous, désexualisez les rapports et remettez-vous de vous-mêmes.

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