J’entends nos voix désemparées, railleuses et en colère. J’entends nos inlassables questions, nos demandes incrédules, nos peurs partagées autant que les peurs qui divisent. Je vois nos fatigues. Je sens nos confiances entamées. 

J’ai tout cela en tête, ce soir. Tout cela, et des chiffres (ces 12 millions d’euros de déficit qui ont fait tant de « unes » ces dernières semaines) ; et des injonctions (coûter moins cher, optimiser la gestion, réduire notre offre) ; et des menaces latentes (la mise sous tutelle que d’autres ont connue avant nous).

Je suis enseignant-chercheur en histoire à l’université d’Orléans et c’est un soir gris d’après réunion. Une réunion comme toutes celles qui s’enchaînent depuis plusieurs semaines. Depuis que, avec force gros titres et parfois points d’exclamation, notre université s’est classée bonne dernière des 75 universités françaises en matière de gestion.

Nous discutons sans relâche, mais nous n’avons aucun choix : pêle-mêle, nous coupons, en milieu d’année, dans nos cours déjà prévus, gelons des postes qui ne reviendront peut-être jamais, admettons les amphis sans chauffage et les TD plus chargés, acceptons de ne plus faire de photocopies, voyons se réduire nos budgets de recherche, disparaître les possibilités de se consacrer quelques mois à un livre ou une habilitation, renonçons à l’idée même de reconnaissance du travail accompli. Les personnels administratifs, nos alliés quotidiens qui font tenir vaille que vaille l’édifice complexe d’une université, ont les mêmes fatigues crispées et les mêmes lassitudes impuissantes.

Nos étudiants sont inquiets, partagés entre sentiment d’injustice et incrédulité. À l’incertitude, inévitable, de leur avenir, s’ajoute désormais celle, immédiate, des formations qu’ils ont choisies : volume horaire de leurs enseignements, conditions de travail, pérennité des cursus existants… Plus rien ne semble intangible. 

Qu’on ne se trompe pas : je sais bien qu’il faut lutter contre une situation de déroute financière et maîtriser les comptes publics. J’y participe et j’y participerai encore durant de longs mois : j’entérine les économies requises, les aménagements que l’on espère vertueux de notre fonctionnement et de nos usages, je remplis les mille et une fiches pour justifier de notre activité, je quête les financements extérieurs… Aucune ignorance, ici, des logiques économiques qui pèsent, peu ou prou, sur toute institution ; aucune vélléité d’enfermement dans une tour d’ivoire d’un autre temps - si tant est qu’elle ait existé. Mais une colère sourde et une tristesse infinie. Certes, notre université peut sans doute mieux « gérer » ses finances ; certes, il y eut peut-être des fautes - des inspecteurs sont à l’oeuvre, quelque part dans nos murs, pour les traquer et pour comprendre… Mais qui ne voit pas que, tour à tour, chaque université, superstar académique ou simple université de province, se voit soumise aux mêmes contraintes ? Qui ne peut admettre que la loi LRU sur l’autonomie des universités a entraîné exactement tout ce que redoutait la communauté universitaire ?  Que l’on nous transforme en Sisyphe, pour avoir simplement accompli la mission attendue de nous ? Qui ne voit pas le renoncement insidieux à former au mieux toute notre jeunesse ? Et qui ne voit pas, enfin, qu’à l’aune d’une certaine forme de « rentabilité », disons-le nettement, nombre d’enseignants-chercheurs ne le seront à peu de choses près jamais ?  

Mais cette rentabilité là, disons-le tout aussi nettement, c’est la rentabilité trépidante et à courte vue. Celle qui, de nos cours, dénonce le coût ; de nos recherches, une certaine forme de vacuité - sous les coups de boutoir d’un simpliste mais ravageur «  à quoi ça sert ? » qui justifia qu’en son temps un président raille La Princesse de Clèves. Celle qui, de la recherche en sciences humaines, pointe l’absence d’applications concrètes et lucratives ; de leur enseignement, l’absence de professionnalisation immédiate. Celle qui conduit à sacrifier, ici ou ailleurs, des formations, voire des départements, en lettres classiques ou physique théorique, en histoire ancienne ou en mathématiques… avant d’autres, sans doute, qui, toutes, forment l’aventure de la pensée.

Mais cette rentabilité là est dangereusement aveugle. Aveugle à « ce que peut l’histoire » selon le titre de la leçon inaugurale de Patrick Boucheron au Collège de France ou aveugle à la richesse humaine de l’abstraction mathématique comme le rappelle inlassablement Claire Voisin. Aveugle à ce que nos démocraties fragiles et malmenées ont besoin de science, de raison et de débats intellectuels, selon l’avertissement du dernier discours de président de Barack Obama. Aveugle à l’importance de ce qui ne se quantifie pas et ne se mesure pas en chiffres et graphiques.

Là encore, qu’on ne se trompe pas : je n’ignore rien des enjeux de l’insertion professionnelle. Seulement, je sais que les sciences humaines y contribuent largement : nous accompagnons nos étudiants, nous les aidons à se construire un avenir, nous concevons des « maquettes » capables des les armer sur le marché de l’emploi.  Mais je sais aussi que, de surcroît, elles forment des esprits et des coeurs, cette absolue nécessité sociale à l’heure où certains s’égarent, à l’heure où la tolérance vacille, à l’heure où l’aptitude à admettre l’autre dans ses différences s’amenuise. 

Elles servent à faire société, à construire une société solide et, oui, prospère. Une société de l’échange, une société de la compréhension, et de la compréhension de l’altérité et de la différence. Non une société glacée dans le ressassement d’un roman national confit en dévotion dangereuse. Une société de l’esprit critique, de l’affranchissement et de l’ouverture. Une société où les livres consolent, un peu, parfois, de la violence tragique du monde -  comme le fit, à sa façon, Paris est une fête après les attentats du 13 novembre - et nous rappellent combien l’art, la pensée, le savoir et la culture ne sont pas futilités marginales, mais socles impérieux.

Ce soir, je ne puis faire avec le silence résigné et l’assentiment contraint. Cette affaire universitaire est l’affaire de tous, cette affaire de «  gros sous » est  une affaire de sens : au-delà de l’incantatoire discours sur l’importance de l’école, quelle place laisse-t-on réellement, dans notre société, au savoir libre et à sa transmission, au développement de la pensée autonome, à la jubilation de la connaissance, à l’humanisme nourri et renouvelé ? Quelle valeur choisit-on de leur accorder ? Et que préférons-nous, collectivement, pour aujourd’hui et pour demain : la rentabilité immédiate et tranchante consignée en statistiques ou la construction patiente et vigilante d’une société où chacun trouve sa place ? 

La langue de l’argent est-elle la seule qui doive faire politique ? Peut-elle seule faire sens pour des institutions comme l’école, l’université, l’hopital également, dont le principe même est d’aider chacun à vivre mieux ? 

En ce soir gris, il me faut faire effort pour croire qu’elle n’a pas tout balayé et que ma mission conserve un peu du sens qui me fit décider, si résolument, de m’y consacrer.

 

 

Corinne Legoy,

Maîtresse de conférences en histoire contemporaine, Université d’Orléans.

 

 

 

 

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