POUR DÉPASSER L'OPPOSITION SOUFFRANCE PSYCHIQUE AU TRAVAIL/LUTTE SOCIALE

Quelques réflexions en écho au live de Médiapart « Souffrances au travail : juste combat, business ou rideau de fumée ? » Un intitulé qui traduit bien la pente consistant à opposer plutôt qu’à articuler les dimensions de souffrance psychique et de lutte sociale dans l'expérience vécue du travail.

 On doit certes souscrire à l’analyse selon laquelle la psychologisation des rapports sociaux au travail contribue à la dépolitisation du débat, ouvrant la voie au business qui fleurit autour de la souffrance au travail et plus largement à tous les dévoiements qui nous mènent à l’injonction du « bonheur au travail ».

Mais soutenir que toute démarche consistant à reconnaître et à traiter de la souffrance psychique s’inscrit inévitablement dans une dérive psychologisante est un abus, du moins une facilité qui n’apporte rien.

Ce parti pris ne reflète ni les réalités ni les nécessités rencontrées sur le terrain, que l’on se place du côté des travailleurs ou de celui des professionnels confrontés aux ravages des formes contemporaines d’organisation et de management du travail (il n’est pas question ici de coachs ou de consultants en tout genre, mais des acteurs traditionnels du champ de la santé et sécurité au travail).

Il n’est plus contestable aujourd’hui que certains modèles d’organisation du travail et de management soumettent le psychisme à des contraintes parfois insurmontables qui se soldent par des décompensations somato-psychiques, allant parfois jusqu’au passage à l’acte suicidaire.

Ce qui semble-t-il fait débat est le fait que ces effets délétères soient vécues subjectivement sur le mode de la souffrance, de l’atteinte intime, …. en lieu et place d’une saine révolte pour dénoncer les rapports d’exploitation.

Se pourrait-il que le vécu subjectif de souffrance ne soit qu’un effet d’interprétation ?

Le propos est certes délibérément provocateur, mais il est à double tranchant car il laisse entendre que l’on pourrait évacuer la dimension psychique de l'expérience du travail et, pourquoi pas finir par avaliser l’idée qu’au fond il n’est pas très sérieux de se dire en souffrance du fait de son travail.

N’est ce pas là travailler à défaire les fondements mêmes de la clinique du travail dans sa volonté (par delà ses divergences théoriques) d’articuler une théorie de la subjectivité à une théorie du travail ?

Il est vrai que l’on peut regretter l’utilisation généralisée du terme de souffrance qui prive la notion de sa dimension structurelle, tout comme elle nous détourne de la dimension anthropologique du travail à laquelle elle est intrinsèquement liée.

Mais à dénoncer un travers, celui de la psychologisation, ne risque-t-on pas de tomber dans un travers plus grave en « jetant le bébé avec l’eau du bain » ?

Car dans bien des cas, la prise en compte par les professionnels de la santé de la souffrance psychique constitue une réelle avancée quant à la reconnaissance des enjeux individuels et sociaux que porte la question du travail, à la condition toutefois de ne pas verser dans la victimologie en tenant le sujet pour quitte de ce qui lui arrive.

Par ailleurs, on ne peut sous-estimer la dimension de critique sociale en quoi consiste potentiellement chaque déclaration par un médecin d’un accident du travail s’agissant de décompensations psychiques. Certains professionnels ne s’y trompent pas qui posent un refus de principe à avoir à constater quelque lien que ce soit avec le travail. « Je ne fais pas ça ! » prévenait un médecin psychiatre à un patient venu le consulter pour un état dépressif lié à sa situation professionnelle.

On ne gagne rien à opposer une lecture des rapports de domination …. à la question de la prise en charge thérapeutique des déroutes psychiques qu’ils génèrent.

L'analyse socio-politique des rapports de domination suffit peut-être à éclairer la situation sous l'angle causal, mais elle ne rend pas compte de la dimension de souffrance intime, de l'ébranlement subjectif et identitaire qui touche le sujet lequel n’est pas simple effet de dépolitisation.

Signe des temps sans aucun doute, La clinique nous donne à constater que l’accès au champ de l’Autre, à la compréhension de ce qui en structure et en organise les rapports, en passe par le prisme de l’individualité.

La traversée de l’expérience personnelle, de la blessure intime, peut, à la condition d’être accompagnée et sa lecture orientée par une double compréhension du travail et du fonctionnement psychique, mener à cette bascule par laquelle le sujet renoue avec l’histoire collective.

Ce travail qui nécessite de croiser et d’articuler des dimensions si disparates a priori, constitue précisément le coeur de la pratique du psychologue clinicien formé à la question du travail* ; faute d’être suffisamment repérée comme une pratique à part entière, le patient s’oriente indistinctement vers tout « psy », ce qui le mène le plus souvent à errer avant de trouver le bon interlocuteur, c’est à dire un « psy » capable de l’entendre sur la question du travail.


* Les professionnels qui peuvent se réclamer de cette double approche sont issus en principe du certificat de spécialisation en psychopathologie du travail créé par C. Dejours en 2008 au CNAM, sous la responsabilité pédagogique du Dr Marie Pezé. Cf. https://www.souffrance-et-travail.com/








 



 

 

 

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