Techno parade

Imaginez votre maison, doux foyer protégé aujourd’hui du regard extérieur, décorée de capteurs sensoriels capables de détecter vos mouvements et permettant le déclenchement d’une alarme s’il vous prend l’envie, spécialement ce matin, de rester dans votre salle de bains cinq minutes de plus que d’habitude.

Imaginez votre maison, doux foyer protégé aujourd’hui du regard extérieur, décorée de capteurs sensoriels capables de détecter vos mouvements et permettant le déclenchement d’une alarme s’il vous prend l’envie, spécialement ce matin, de rester dans votre salle de bains cinq minutes de plus que d’habitude.

Ces capteurs, déposés comme des œufs de Pâques dans des recoins discrets de votre maison seront complétés par des caméras de surveillance capables de zoomer sur votre personne en cas de doute sur votre position à travers les pièces de votre logement. Pour être encore plus rassuré, vous serez équipé de capteurs « embarqués » et d’un petit boîtier qui reliera votre rythme cardiaque à l’écran de veille d’un technicien de téléassistance. Et pour rompre la solitude de vos vieux jours, un charmant petit robot vous accompagnera tout au long de vos déplacements, sensible lui aussi à tout mouvement anormal. Il sera capable de donner l’alerte si vous restez trop longtemps aux toilettes par exemple et surtout, il sera toujours d’accord avec vous !

Rassurez vous, si ces « machins » vous font peur, sachez que vous ne vous en rendrez même pas compte, car lorsque vous bénéficierez de ces formidables inventions, la raison vous aura, la plupart du temps, abandonné et toute cette merveilleuse technologie servira d’abord à rassurer vos enfants et vos petits enfants.

Ces technologies pour l’autonomie sont souvent présentées comme des solutions pour alléger la pénibilité des tâches quotidiennes des aidants et c’est plutôt une bonne chose (rappelons que 69% des aidants sont des femmes[1] et qu’elles portent majoritairement la pénibilité des tâches de soins). La machine à laver ou le réfrigérateur, utilisés par tous aujourd’hui, sont des technologies qui, en leur temps, ont permis aux femmes de développer d’autres activités et de faciliter leur accès au marché du travail. On peut donc imaginer que les technologies pour l’autonomie vont libérer un peu plus les aidants et favoriser la préservation de leur vie personnelle et leur maintien dans la vie professionnelle.

Mais les packs domotiques (capteurs corporels, caméras de vidéo vigilance, GPS,…) proposés aujourd’hui comme des solutions d’avenir soulèvent deux questions qui méritent d’être posées dans l’espace public. La première : serons nous libres de nos mouvements et notamment de prendre des risques en vieillissant? la deuxième : les technologies pour l’autonomie à domicile sont-elles au service de l’aidant ou au service de l’aidé ?

Si les technologies sont innovantes en matière de domotique et de réadaptation fonctionnelle et si elles améliorent de façon remarquable la vie quotidienne des personnes handicapées, elles semblent avoir des limites en ce qui concerne la vie à domicile des plus fragiles de nos aînés.

La vidéo vigilance, par exemple, rassure les personnes fragilisées et déculpabilisent dans le même temps les aidants qui ne peuvent pas se rendre disponibles auprès de leurs proches en difficultés. Mais malgré toute la bienveillance dont font preuve ces aidants, le fait de placer des caméras de vidéo vigilance dans les sanitaires de la personne aidée[2] soulève des questions relevant de l’éthique et devrait faire débat. Ce débat n’existe pas réellement.

Autre exemple avec Internet et les communautés virtuelles pour lesquelles de nombreux projets voient le jour, bénéficiant de financements nationaux ou européens. Ces projets s’appuient sur les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) et ont souvent pour objectifs le « mieux vivre ensemble »  et le « maintien du lien  social ». On peut néanmoins s’interroger sur la préservation réelle du lien social par ces technologies proposées. Converser avec ses petits-enfants une fois par jour via un écran, c’est agréable, partager une recette de cuisine avec un internaute, surtout quand la technologie fonctionne bien, ça fait plaisir, mais les usagers ne devraient-ils pas aussi militer pour une restauration du lien social plus physique, comme celui par exemple entretenu, il y a peu encore, par les employés des services publics de proximité, comme les facteurs qui visitaient régulièrement les personnes très âgées et isolées ?

Ne faudrait-il pas encourager la renaissance des métiers de proximité ? l’aspect rassurant et parfois ludique des technologies pour l’autonomie ne doit pas faire oublier la crise qui touche actuellement le secteur de l’aide à domicile, le manque d’aide humaine et la pénurie de professionnels.

Quelle est la valeur sociale de telles technologies ? Quel est leur impact réel sur les relations humaines et sociales ? Que pensent les personnes de grand âge de ces technologies? Il n’y a pas pléthore de réponses à ces questions pour le moment.

Le gain financier via le recours à ces technologies, par rapport à l’aide humaine, n’est pas réellement démontré. Les arguments économiques et le manque de moyens humains sont mis en avant pour promouvoir les technologies auprès des plus fragiles qui ont besoin d’aide. Mais les aidants sont-ils vraiment prêts à dépenser leur argent pour ces technologies ou préféreraient-ils accroître les aides humaines à domicile auprès de leurs aînés ?

Des efforts restent également à faire en matière d’évaluation des gérontotechnologies par les usagers primaires que sont les personnes dépendantes, vieillissantes et dont les facultés cognitives sont altérées. Ces évaluations devraient être systématiquement accompagnées et complétées par des réflexions éthiques. Dans les exposés réalisés par les experts et les concepteurs, la place des usagers et des questions éthiques reste trop souvent minimisée. Et trop souvent, les évaluateurs sont aussi les promoteurs de ces technologies.

Restaurer le lien social et « mieux vivre ensemble » relèvent avant tout de décisions politiques et d’une meilleure répartition des richesses nationales. Militer pour un débat éthique sur les technologies pour l’autonomie amène à repenser les choix politiques pour notre société. Prôner un tel débat, n’est pas le reflet d’une résistance au changement ou à la modernité, c’est un appel à la démocratie, c’est-à-dire, au libre choix de l’aide proposée et à sa maîtrise par les citoyens.

Ce débat éthique doit être porté sur la place publique. Le risque de tomber, les troubles spatio-temporels et cognitifs ne sont-ils pas consubstantiels à la fin de vie ? Vieillir est un processus normal et naturel. Il ne faudrait pas que les technologies pour l’autonomie des personnes très âgées masquent les contraintes associées à la fin de la vie. C’est maintenant, alors que la démence ne nous a pas encore gagnés, qu’il faut lancer le débat éthique sur les technologies et le maintien à domicile des personnes vieillissantes et vulnérables.


[1] Enquête nationale Aidants Macif/Lh2 - 2009

[2] Un technicien de Link Care Services a expliqué lors d’un colloque TIC et Santé le 8 février 2011 à Paris que parfois ses clients ne comprenaient pas pourquoi sa société avait choisi, pour raison éthique évidente, de ne pas installer de caméras dans les sanitaires des personnes sous surveillance.

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