La famille, ciment de la société ?

On se souvient de la famille Ricoré, celle du petit déjeuner où le papa, la maman, les enfants, débordant d'un bonheur insolent, se retrouvaient autour d'un petit déjeuner qu'ils partagaient avec l'ami de passage; un article de la Dépêche du dimanche 18 janvier 2015, nous apprend que la famille ne serait plus seulement convoquée pour le petit déjeuner mais aussi pour la maçonnerie et les travaux publics; la famille serait en effet le "ciment de la société", rien de moins.

Si c'est le cas, alors c'est un ciment de bien mauvaise qualité, parce que dès qu'on gratte un peu, tout s'écroule et même les témoignages qui illustrent l'article, style "Femme Actuelle", ne suffisent pas à nous convaincre complètement.

Avec le pédiatre Aldo Naouri, expert sollicité pour l'article à l'occasion de son dernier ouvrage, "Prendre la vie à pleines mains", on apprend que la famille est "une valeur refuge" (expression citée cinq fois dans l'article). En ces temps de menaces terroristes et autres agressions en tous genres, en ces temps où tout fout le camp, il était donc utile de nous rassurer : tout n'est pas perdu, il reste la famille. 

Après un bref retour en arrière et la nostalgie d'un temps passé : "(...) j'ai senti que l'édifice familial prenait l'eau. J'ai vécu la période post 68 durant laquelle les structures habituelles de la famille étaient remises en cause", Aldo Naouri semble regretter la famille patriarcale qui a disparu au profit des femmes qui élèvent seules leurs enfants : "Pourquoi se casser la tête avec un mec alors qu'on a son enfant avec soi ? Donc on a vu se multiplier les familles monoparentales"; à croire qu'au lieu de vouloir s'occuper des enfants à plusieurs, de vouloir partager la responsabilité, les frais et les contraintes de l'élévage et de l'éducation des enfants, les femmes préfèreraient être seules dans leur rôle de mère, c'est bien mal les connaître.

Le pédiatre, parce que c'est son métier, nous donne au passage un petit conseil pour mieux éduquer nos enfants : "c'est à partir du moment où il est frustré et qu'il échange l'acceptation de sa frustration contre l'amour de ses parents, qu'il va se mettre à faire des efforts.". Il ne faudrait pas trop s'extasier devant son enfant, il faudrait le "confronter le plus tôt possible à la frustration du monde" pour mieux l'éduquer. On n'est pas très loin ici de la Pédagogie Noire qui fait de l'enfant un être mauvais qu'il faut corriger pour le rendre socialement acceptable. 

Mais on connait Aldo Naouri. Il sévit déjà depuis longtemps dans les médias mais cette fois-ci, les propos sans nuance de la journaliste Sophie Vigroux, au début de l'article, qui donnent à voir uniquement le côté lumineux de la famille "où il fait bon se retrouver", complétés par les déclarations du pédiatre, suscitent une certaine gêne, surtout lorsqu'on s'intéresse un peu aux violences intra-familiales.

La journaliste en effet, se réjouit du formidable élan du dimanche 11 janvier 2015 en hommage aux victimes des attentats qui ont touché la France : "Elles étaient nombreuses, les familles, à défiler, le week-end dernier, dans les rues de Toulouse, Paris, Albi, Agen... pour défendre la liberté d'expression suite aux attentats commis à Charlie Hebdo et à l'Hyper Cacher. Plus que jamais soudées, les familles ont fait bloc face à cette vague de violence qui a ébranlé le pays tout entier." Voilà donc la preuve que si le pays est "ébranlé", la famille, elle, reste inébranlable. Au moins le binôme Famille-Patrie est préservé, nous voilà encore une fois rassurés.

Les familles ont effectivement défilé dans l'espace public, donnant à voir des individus solidaires et complices. Les parents et les enfants, main dans la main, unis dans le chagrin, ont laissé de côté pour un temps les conflits, les jalousies, les rancunes, mais que s'est-il passé ensuite, de retour à la maison?

Que se passe t-il habituellement dans l'espace privé, une fois la porte des foyers refermée? quand les volets sont clos? que se passe t'il dans l'intimité du salon? de la salle de bains? de la chambre à coucher? Impossible de le savoir.  

Il est difficile d'observer de l'extérieur comment s'expriment les rapports de pouvoir au sein des couples, entre les parents et les enfants, alors parce qu'on on ne peut pas voir, on se contente d'indicateurs (nombre d'enfants suivis par l'Aide Sociale à l'Enfance, motifs de passages aux urgences des hôpitaux, nombre de mains courantes dans les commissariats, incidents à l'école...) pour tenter de comprendre et d'imaginer ce qu'il peut bien se passer dans les familles "où il fait bon se retrouver" et que constate-t'on?

Que les premiers agresseurs des enfants et des femmes sont le père, le grand-père, le frère, l'oncle pour les premiers, le conjoint pour les autres.

Du côté des femmes d'abord: 86% des viols sur les femmes ou tentatives de viols sont perpetrés par des proches; chaque année, 216 000 femmes âgées de 18 à 75 ans sont victimes de violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur ancien ou actuel partenaire intime (mari, concubin, pacsé, petit-ami…), dans 38 % des cas, c’est le conjoint qui est l’auteur des faits (INSEE-ONDRP, 2010-2013). Ces faits n'ont pas lieu seulement dans les familles qui seraient identifiées comme des "cas sociaux", ils traversent toutes les familles comme l'a démontré l'Enquête nationale ENVEFF en 2000. Cette même enquête a montré également que pour les violences physiques, les lieux publics étaient plus sûrs que le couple pour les femmes.

Du côté des enfants ensuite : Il n'y a pas d'études statistiques nationales en France sur la maltraitance infantile, néanmoins on évalue à 10% les enfants qui seraient maltraités dans la population générale, plus de 80 % des mauvais traitements sur un enfant sont infligés au sein de sa famille (HAS) et on compte environ 250 homicides d'enfants par an, avant l'âge de un an (Inserm).

On pourrait aussi regarder les estimations des violences faites aux personnes âgées : les violences envers les personnes de plus de 65 ans sont principalement commises par l’entourage familial dans 67% des cas (enquête ALMA); si les statistiques existaient on pourrait également s'intéresser aux maltraitances infligées aux personnes handicapées au sein de leurs familles.

Force est de constater alors que la famille n'est peut être pas toujours l'endroit "où il fait bon se retrouver". C'est aussi un lieu où s'exercent les rapports de pouvoir et de domination sur les populations les plus vulnérables : les enfants, les femmes, les handicapés et les personnes âgées. 

Quelles sont les conséquences des violences intra-familiales? des dépressions, des addictions, des problèmes de santé, des maladies psychiatriques, des handicaps (conséquences fréquentes pour les bébés secoués et les violences physiques aggravées) et des difficultés énormes pour les anciens enfants maltraités à construire une vie stable (notons que les sévices sexuels intra-familiaux sont les plus difficiles à surmonter).

Aldo Naouri a été élevé par "une mère très aimante", il a eu beaucoup de chance.

Les enseignants à qui l'ont demande déjà beaucoup pourront toujours tenter d'inventer de nouvelles méthodes d'apprentissage, les enfants qui arrivent à l'école le matin avec le souvenir des événements parfois douloureux vécus la veille, en famille, deviendront difficilement de bons élèves. On pourra toujours réformer l'Ecole de la République, elle ne pourra pas aider ces enfants-là (sans compter la diminution drastique du nombre d'infirmières scolaires, alliées précieuses de ces enfants qui n'ont souvent aucun adulte autour d'eux capables de recueillir leur parole et les preuves de leurs maltraitances).

Une donnée dans l'article de la Dépêche attire néanmoins l'attention et remet en question l'optimisme de son auteur: d'après un sondage, dont les sources ne sont pas mentionnées, seulement 53% des français associent la famille au bonheur. Tout ne serait donc pas si rose?

Il faudra bien un jour prendre les bons outils pour fissurer un peu les murs de cet édifice familial qui emprisonne encore trop souvent les membres d'une même famille sans possibilité d'en sortir et au sein duquel même les cris restent trop souvent silencieux.

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