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Billet de blog 20 mai 2016

Leçon N°1 : Pas de leçon

CorinnePerpinya
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Au début de l’histoire, j’étais en train d'écouter le podcast de #RadioDebout du 76 Mars. Si, toi aussi, tu es accro à RD, tu sais que régulièrement ils font des décrochages sur l'AG en cours, au hasard. Et le principe de la liberté de parole, c'est qu'il y a à boire et à manger.

Je venais d'entendre le duplex avec le Brésil. L'intervenant y exposait le coup d'état qui venait d'y être perpétré. Il appelait le monde à l'aide. Il le faisait en pleurant, en suppliant de ne pas les abandonner. Les larmes c'est contagieux.

Radio Debout est revenu à Paris et moi je n'en menais pas large. Ce que cet homme brésilien avait exprimé faisait écho à ce qui se passe un peu partout dans le monde. A ce que le capitalisme détruit, génère et écrase. Partout. Les libertés. La dignité. La morale. Les valeurs. La solidarité. La fraternité. #GlobalDebout, grâce à la formidable couverture de Radio Debout, a donné la parole à tous ces gens qui n'en peuvent plus, dans le monde entier.

Je suis allée me servir un café, un peu assommée. RD revient en AG et là, au milieu de 3000 revendications, un gars se lance dans une diatribe sur "la société de consommation" et notamment "faut arrêter de fumer". L'émotion ressentie au témoignage du Brésil s'est muée en colère. Je balance un petit tweet, juste pour me défouler.

Pis un petit flood parce qu'en fait ça ne m'a pas soulagée. Pis, finalement, ce billet. Parce que j'en ai ras la casquette des injonctions, des leçons de morale. Parce qu'avant de saouler tout le monde avec les "yakafokon" et de porter un doigt accusateur sur le brin de paille de l'autre ce serait chouette de s'occuper de sa poutre (NDLA : aucune connotation. Je suis pure et innocente)

Bref, ce qui va suivre est un bout de ma vie pour expliquer mon point de vue. Parce qu'un billet c'est mieux qu'un tweet.

Parmi toutes mes obsessions, il en est une qui est "le coup de pied au cul" : la cohérence. Pour être le plus possible en adéquation avec elle, je suis à peu près prête à tout, pour le meilleur et pour le pire. C'est en son nom qu'il y a 4 ans j'ai quitté mon boulot. Libraire dans une enseigne où, avant, les idées s'agitaient. On nous parlait de polyvalence à outrance. J'étais libraire et l'avenir qu'on me dessinait était de devenir une vendeuse. De livres, de disques, de cartes d'adhérents, de jeux vidéos et d'électroménager. Et ça, ça n'a pas été possible. Ça a pris du temps parce que c'est difficile de quitter un boulot qui t'aurait amenée tranquille jusqu'à la retraite et que ta seule perspective est un immense point d’interrogation...

Comme je n'ai pas vraiment 23 ans (mais je t'interdis de dire le contraire !), j'ai flippé. Evidemment. Mais ce n'était juste plus possible de vivre comme ça.
On nous avait retiré l'achat des nouveautés. Si tu ne connais rien à ce métier, ça veut dire que les représentants ne venaient plus nous voir. Donc on recevait des livres dont on ne savait rien. L'essentiel du boulot était le flux et le reflux : quand tu ranges 3 livres, t'en retournes 4. Bref de libraire, j'étais devenue une vendeuse-manutentionnaire. Chaque soir et chaque matin, j'avais la cohérence qui venait me frapper le cerveau. Elle me gueulait : Pars ! Alors, je l'ai fait. J'ai cru, un temps, que l'asphyxie professionnelle des dernières années m'avait dégoutée des livres. Moi qui en dévorais 3 par semaine, je n'y arrivais plus. J'ai détesté ça.

Mais que faire ? Mon souci n'était pas de trouver quoi faire mais bien comment le faire. J'ai 300 idées à la minute, une énergie et un enthousiasme qui parfois fatiguent (les autres et moi...). Je me suis dis, écrire un livre (tsé les libraires sont souvent des écrivains sans talent et frustrés...), voyager (au chômage, spas facile), reprendre des études (je suis une feignasse), bref, je crois que j'avais surtout envie de glander et de me reposer. Me purger de tout ce que mes dernières années de salariée avaient salies, abîmées, dénaturées. Et puis j'ai réfléchi. A ce que je ne voulais plus. A ce qui était important. En vrac, je ne voulais plus de hiérarchie, avec tout ce que ça englobe. Se taire, plier face à des décisions idiotes, aller à l'encontre de ce que l'on est. Je ne voulais plus d’horaires, pouvoir fumer des clopes quand je voulais, veiller jusqu'à 4h du mat (parce que tu ne peux pas t'empêcher de cliquer sur le prochain épisode de "The Wire » !! ) en te disant que, ouais, tu peux te lever à midi si tu en as envie.

Je voulais vagabonder et rencontrer des gens nouveaux (mais pas longtemps. Parce que toutes ces années dans "le commerce" m'ont rendu asociale.). Les livres me manquaient. C'est comme ça qu'est née la Librairie Éphémère. Monter des librairies dans des festivals, je savais faire. Alors je me suis lancée, avec une Coopérative d'activité (tsé les Scop). Et ma vie a changé. Dans ma Scop, je suis en CDI, j’ai une mutuelle, des congés payés, un intéressement, je vais devenir sociétaire bientôt (\o/), j’y trouve un soutien indéfectible quand je doute et toujours, toujours, une solution à un problème.

Aujourd'hui, je fais exactement ce que je veux, comme je le veux, avec les gens que je choisis, sur des périodes courtes. Je rencontre des personnes fabuleuses. Toutes ces petites fourmis qui font tout pour qu’un festival soit une réussite, et punaise, c’est pas facile ! Ces photographes et photojournalistes que j'aime, admire et respecte au-delà du raisonnable. Toute cette richesse intellectuelle et humaine qui m'est tellement indispensable. Toutes ces années où, à force d'absence de reconnaissance, ton égo, ton "utilité", tes talents sont écrasés ou pire ignorés, soudain tout revient, dans un feu d'artifice éclatant quand, années après années, on te dit que tu as une des plus belles et indispensables librairies photo. Tu mesures le chemin parcouru et tu dis que, la vache, tu as pris un risque insensé, mais tu as réussi à être en adéquation avec toi-même, pour ton plaisir et celui des autres ! Je me regarde dans la glace et, avec la cohérence, on se fait des clins d'oeil.

Mais le truc, c'est que j'ai toujours 300 idées à la minute. Que j'ai encore et toujours envie de faire pleins de choses. Qu'autour de moi, j'ai tant de potes dans la mouise. Que je peux sûrement (voire je dois, hashtag le messie) trouver un truc, pour les emmener avec moi. L'individualisme est le contraire de ce que je suis alors je vais en papoter avec la Scop, et ça marche ! Dans la vraie vie, je saoule pas mal les gens avec ma Scop, je fais un prosélytisme qui pourrait s'avérer contre- productif, mais, le constat est si clair, qu'aurais-je fait sans elle ? Je suis une libraire. Juste une libraire. Pas comptable. Pas secrétaire. Ça, c'est le boulot de la coopérative. Moi, je fais juste ce que j'aime. Je commande des livres, j'installe ma librairie, je fais la crâneuse sur mon scooter parce que j'ai embauché mes potes dans la mouise et qu'ils s'occupent du tout-venant. Qu'on fait tout ça dans la joie, la bonne humeur, les rires, sans pression (enfin, si parfois quand on n'a pas les livres pour la dédicace #HumHum...), sans pointeuse (j'en connais même qui viennent bénévolement !!). Et tout ça, c'est tellement bien que j'ai encore proposé un truc de dingue à ma Scop et qu'elle a dit : Banco. C'est MonProjetPourDansBientôtParceQuonaDéjàUnMoisDeRetard. Et là-dedans j'embarque #MesPotesDansLaMouise et hop, 3 boulots de crèés ! Avec la cohérence, on a trinqué !

Maintenant que j'ai raconté tout ça, de l’énergie que je trouve pour, à mon humble niveau, faire que ma vie soit chouette et en trouver autant pour aider ceux qui m'entourent, j'en arrive à la conclusion.

Je vais continuer à fumer, à boire, à faire ma crâneuse sur mon joli scoot rouge. Je ne vais pas m'arrêter de travailler sur mon Mac, mon Ipad ou mon Iphone et tout ça en regardant Arte parce que la télé, quand tu as un cerveau, ça peut être vachement bien.

Peut-être qu'un jour je supprimerai mon FB (mais je ne le fais pas parce que je ne sais pas si je risque de perdre ma page de la librairie...) parce que je n'y poste que des conneries ou des trucs politiques dont 80% de "mes amis" se foutent. Que, force est de le constater, je n'ai aucun intérêt pour 80% des trucs qu'ils postent...

J'ai été encartée. 2 ans de ma vie au PG pour en sortir écoeurée et dégoûtée de la politique pour un moment. Je vais aux manifs. Je signe des pétitions. Je parraine des éléphanteaux. Je suis abonnée à pleins de médias en ligne et journaux. Je soutiens des projets de crowdfunding. Je relaie les campagnes d'Amnesty et de RSF. Bref en un mot comme en cent, je n'ai aucune leçon à recevoir. Je fais ce que je peux, ce que je veux, en conscience, avec mes moyens. Et j'en ai plus qu'assez des injonctions permanentes sur les rézosocio. De toutes. Ce que tu dois manger, soutenir, blâmer, détester. Les combats que tu dois mener, les causes que tu dois soutenir. Je m'assume comme personne complexe, ambigüe et contradictoire.

Je sais ce que c’est d’aller bosser en se forçant et je sais le chemin qu’il faut parcourir pour trouver le courage d’y mettre fin.

Alors quand ta vie sera la définition de la perfection, de la cohérence, du courage, de l'engagement désintéressé, de l'adéquation (la plus proche possible) de tes rêves et de ta réalité, on ira boire un verre et tu me raconteras ton bonheur d'y être arrivé.

Dans l'attente, tu seras bien aimable de me foutre la paix avec ta science infuse et ton doigt accusateur, j'ai #MonProjetPourDansBientôt qui m'attend et qu'on a pris assez de retard nom de Zeus ! 

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