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Billet de blog 29 avr. 2017

Voter pour le Front National en Guadeloupe? Avons-nous oublié?

Au premier tour des élections présidentielles, nous avons été supris par les scores réalisés par le Front National dans les territoires de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Guyane, de la Nouvelle-Calédonie, de Mayotte etc. Peut-on laisser faire sans s'adresser à nos populations ? Je ne le crois pas. Voici ma contribution.

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 Les années d'après-guerre se sont éloignées. Leur souvenir, encore palpable dans mon enfance, s’estompe très fortement. De quoi nous souvenions-nous ?

Nous nous souvenions du fait que Paul Valentino avait été arrêté et emprisonné au Fort Napoléon. Nous nous souvenions du fait que Gerty Archimède avait été interrogée deux jours durant par le gouverneur Sorin, représentant du régime de Vichy en Guadeloupe, parce qu’elle défendait les patriotes, ceux qui n’avaient pas eu le temps de gagner la Dominique pour rejoindre la résistance en Angleterre.[1]

Nous nous souvenions du fait que les maires qui ne convenaient pas au régime de Vichy avaient été brutalement exclus de leur mairie et remplacés par des gens dont aujourd’hui, par désir d’apaisement, on taît le nom.

Nous nous souvenions également des horreurs, de l’horreur qui nous avait été rapportée par ceux de nos frères qui avaient été en détention en France, en camp, dans les Stalags. Le poète Guy Tirolien — dont nous célébrons cette année le centenaire de la naissance — en fut un, de prisonnier dans les Stalags. Il raconta à quel point il fallait toujours se méfier de chacun des mots que l’on prononçait car, avec les fascistes allemands, la mort était toujours une hypothèse très proche. 

Tout cela s’éloigne. 

Mais nous avons d’autres souvenirs à partager, qui ne sont pas si lointains.

Nous devons nous rappeler à quel point, dans les années 60, les mots de haine des racistes nous étaient déversés à la figure à n’importe quel moment, dans n’importe quelle situation. Cela EST de retour ! 

Je me rappelle une femme se précipitant sur une de mes sœurs et lui donnant un violent coup de poing en plein visage, sur un quai de gare. Sans raison. Juste parce que nous étions noires. Cela EST de retour ! 

Je me rappelle les mots de ceux qui voyaient s’embrasser une blanche et un noir : « Ah, celle-là, elle aime le boudin noir ! », avec mépris, racisme, méchanceté et en toute impunité.

Je me rappelle l’usage quotidien des mots « bicot », « raton », « négro », « sauvage » par des hommes et des femmes, de tout âge.

Je me rappelle qu’un homme arabe a été jeté dans la Seine et que d’autres étaient retrouvés, flottant sur la Seine, à Paris.

Je me rappelle également, parce que j’ai été étudiante à Paris, que des hordes d’hommes casqués de noir, portant sur le devant de leur casque une croix blanche, effectuaient des descentes impressionnantes aux abords des universités. Ils avaient leur siège dans l’université d’Assas. Ils étaient également bien installés à l’université de Paris Dauphine. Bien des étudiants noirs pourront vous raconter Assas, fac de droit. Ces groupes d'extrême droite s'appelaient "Occident" ou "Ordre Nouveau". Ils appartenaient aussi au GUD. Groupe Union Défense. C'étaient des fascistes qui faisaient le salut hitlérien. 

Tout cela a été combattu par des personnes courageuses.

Surtout par ceux que l’on appelait  « les gauchistes ». Ceux qui n’en étaient pas, « des gauchistes », regardaient tout cela avec distance, avec beaucoup de peur et ils passaient entre les gouttes, rasaient les murs quand ces brutes  d'extrême droite étaient de sortie, interdisant que des films soient projetés, que des rencontres se tiennent.

Ces manœuvres d'intimidation SONT de retour ! 

Certains anciens membres de ce "Groupe Union Défense", font aujourd’hui partie de la garde rapprochée de la candidate au deuxième tour des élections présidentielles, pour qui un nombre surprenant de nos compatriotes a voté.

La même candidate dont le père a été interdit de descendre d’avion sur le tarmac de la Guadeloupe, à cause de ses positions racistes et antisémites.

Aujourd’hui, dans notre pays et en France, on a cherché à nous faire croire que tout était apaisé, qu’on n’en avait plus après LES noirs, mais après CERTAINS noirs : les haïtiens, les dominicains et tous les autres immigrants de la Caraïbe. Mais nos compatriotes remarquent-ils à quel point une catégorie d’immigrants venus d'Europe ne sont jamais remis en question ? Tous ceux qui, sortis d’on ne sait où, ne possédant aucune qualification, trouvent, aussitôt arrivés un emploi, une maison, des appartements dans des espaces de plus en plus fermés, où des gens vivent entre eux, en « communauté » ? 

Les pyromanes français qui rejettent les immigrés nous disent-ils que le nombre de Français partis au Canada en 2016 a augmenté de 6% ? Que le nombre de Français partis pour le Congo a augmenté de 19% entre 2014 et 2015 ? De 14% en un an pour ceux qui sont partis pour le Mali ? De 12% pour ceux qui ont rejoint l’Algérie ?[2]

Les migrations sont un mouvement humain : chaque homme ou chaque femme qui cherche à améliorer ou à sauver sa vie se déplace. C’est une constante de la vie des êtres humains. Une constante que les frontières, constructions nationales (et non pas "naturelles") freinent, gèrent, tentent de contenir. Mais contenir un phénomène ne doit pas signifier qu’on manipule des sentiments abjects envers certaines catégories de personnes, en raison de leur couleur de peau ou de leur religion, de leur appartenance à tel ou tel groupe humain.

Les difficultés sociales de la Guadeloupe ne sont pas liées à la seule présence d’immigrés et c’est la tâche des hommes et des femmes responsables que de l’expliquer à nos populations.

Nous ne pouvons pas laisser monter les haines à l’encontre des autres, la rancœur mal dirigée, les colères et regarder faire, en nous taisant. Nous devons faire appel à l’intelligence des nôtres et tous ceux qui se taisent, tous ceux qui se sont tus, tous ceux qui joueraient sur la situation actuelle pour déchaîner les haines feront renaître les situations que nos parents ont connues et contre lesquelles ils se sont battus. Nous devons leur expliquer ce que cache le Front National et qui ne tardera pas à se révéler, qui se révèle déjà ! Les moins "stratèges" laissent déjà exploser toute leur haine du noir, du "nègre" ! Nous rions encore en voyant des vidéos de paroles violemment racistes sur facebook, parce que nous nous sentons encore protégés. Mais bientôt, nous rirons nettement moins ! 

Un dernier souvenir : quelques années avant sa mort, j’ai emmené ma mère, Emma Chaville-Budon Dambury à Bruxelles, au Parlement européen. J’avais choisi ce lieu parce qu’il s’agissait d’un bâtiment célèbre, tout comme la Grand Place ou le musée de la Bande dessinée… Je faisais du tourisme, moi. Mais, dans l’hémicycle du Parlement européen, j’ai vu pleurer ma mère. Je lui ai demandé pourquoi elle pleurait. Elle m’a répondu qu’elle pleurait de joie que cela existe parce qu’elle avait connu la guerre et que cet endroit-là, c’était un signe de paix. J’étais loin de m’imaginer qu’une vieille dame de la Guadeloupe portait encore cela dans son cœur et ses souvenirs… Pour moi, les souvenirs s’étaient déjà estompés, mais pas pour elle.  

Gerty Dambury

écrivaine guadeloupéenne

29 avril 2017


[1] http://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_2000_num_68_1_3935

[2] http://www.lefigaro.fr/economie/le-scan-eco/decryptage/2016/03/16/29002-20160316ARTFIG00006-expatriation-les-pays-preferes-des-francais.php

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