La solitude du gardien de l’Élysée au moment du pénalty… (suite et fin)

« L’esprit public me semble de plus en plus bas.
Jusqu’à quelle profondeur de bêtise humaine descendrons-nous ?
La France s’enfonce doucement, comme un vaisseau pourri
et l’esprit de sauvetage, même aux plus solides, paraît chimérique. »
Gustave Flaubert, lettre à George Sand, 1871.

À s’y méprendre, l’affaire ressemble au naufrage du Titanic : le paquebot de l’État s’apprête à s’écraser sur l’iceberg de la crise. Déserté par une partie de son équipage, déboussolé par des champs magnétiques contraires, rongé par les termites, il avance vers l’obstacle, entraîné par son erre implacable. L’heure est aux canots de sauvetage.

Paralysie politique...

Au-delà des responsabilités personnelles et humaines, que nous avons évoquées précédemment, la dérive s’analyse comme l’aboutissement d’une longue évolution politique dans laquelle les deux partis dominants, UMP et PS, ont cumulé leur impéritie. Tout à la fois enfants et otages de la bipolarisation, ils ont pensé faire avancer la France à reculons dans l’étable présidentielle. Réduction du mandat présidentiel à cinq ans (merci Monsieur Chirac), inversion du calendrier électoral (merci Monsieur Jospin) ont consacré la présidentialisation du système, en fermant la porte derrière les sortants. Le règne absolu du scrutin majoritaire a fossilisé complètement la vie politique. Transformant l’échiquier politique en jeu de Monopoly, voici les partis s’organisant pour occuper le plus de cases possibles (et des cases, la France n’en manque pas). Voilà l’espace politique réduit à une scène électorale, des tréteaux nus où l’on débite le bois d’une langue… Voilà les partis transformés en squelettiques distributeurs de tickets de candidatures, incapables de mobiliser autour d’un projet. Les Français n’aiment pas les partis (les ont-ils jamais aimés ?), on les comprend : comment apprécier ce brouet tellement réchauffé, qu’on leur sert à peine agrémenté de piment communicant ? La seule perspective de l’élection suivante suffit à effacer la précédente. « Ne fais pas maintenant ce que tu feras dans trois ans ! Le changement c’est demain ! » Quand il fera beau…

Dans cette atmosphère rance, la parole politique ne fait rien d’autre que recycler l’air ambiant : d’où le succès du Front national, qui souffle au visage des hommes désemparés les relents de leurs peurs, de leurs misères, de leurs colères et de leurs frustrations. Ce noir pessimisme qu’on impute aux Français, ce n’est rien d’autre qu’un sentiment d’impuissance substitué à la raison d’agir. Comme disait justement Rémy de Gourmont : « L’évolution est un fait. Le progrès, un sentiment. »Et nous avons perdu le sentiment du progrès. La paralysie interne des partis politiques résonnant avec la paralysie du système économique, c’est, comme le relève Michel Rocard, la fin affichée de toute légitimité des représentants (Le Un, n° 35, 3 décembre 2014). Il est désespérément touchant de voir, à droite comme à gauche, chercher un homme qui incarnerait à lui seul le redressement. La lanterne pour éclairer la route serait-elle puissante, elle ne suffirait pas à le trouver : il n’existe pas. Il faut cesser de regarder le monde avec les bésicles du siècle passé, et de se comporter comme des alouettes fascinées par les rayons éphémères de personnalités rêvées.

Pour autant, est-il possible de continuer longtemps à regarder détricoter tout ce qui faisait la substance culturelle, sociale, économique de notre pacte républicain ? De déshabiller l’hôpital de Paul pour sauver l’école de Pierre ? De voir l’État brader, pour colmater des brèches sans fond, des décennies d’investissements collectifs ? Les privatisations des secteurs rentables ou rentabilisés sont autant d’insultes à l’intérêt général. Il y avait déjà eu, hier initiée par les socialistes, l’injustifiable abandon aux capitaux privés des autoroutes. Aujourd’hui, c’est au tour d’un aéroport lucratif d’être abandonné. Prémisse à d’autres renoncements du même type, ironie involontaire au moment même où l’Europe, timidement, décide enfin de lancer des grands travaux publics ! L’Europe, si nécessaire et si décevante. N’est-ce pas en son nom qu’on demande aux États d’ouvrir la concurrence au plus intime de leurs attributions ? Là gît une autre source de la dépression collective. Certes, la construction d’une Europe forte et intégrée implique une réduction du rôle des États membres. Mais à une condition préalable : que cet indispensable pouvoir de régulation du souverain soit effectivement relayé par une véritable instance européenne de pouvoir politique. Faute de celle-ci, le sous-continent devient un gigantesque poulailler dans lequel le renard libéral mondialisé égorge à cœur joie. Pendant que les économistes, dont la prétention scientifique a fait long feu, se perdent dans les méandres d’un capitalisme aussi ondoyant qu’insaisissable, les gouvernants européens ânonnent des compromis au gré des humeurs dominantes, tout en s’endormant dans les parfums capiteux d’un libéralisme échevelé, corrosif de l’intérêt général.

Que faire ?

Évitons deux excès : la résignation passive, ou désespoir contemplatif façon Port-Royal ; l’agitation fiévreuse, manière final de western spaghetti. La rupture, oui, mais à la racine des choses. Certains voient la terre promise dans une nouvelle Constitution, et vont criant « La VIème, vive la VIème ! » Comme si une nouvelle constitution, dont les contours demeurent d’ailleurs généreusement flous, apportait en soi une réponse à tous les problèmes. Certes, ce nouvel ordre juridique viendra, mais lorsqu’on aura enclenché le processus de transformation politique. Ne fétichisons pas exagérément les textes constitutionnels : ils ont plus valeur déclaratoire que constitutive, et deviennent plus souvent ce qu’on en fait. La Vème République en est précisément l’illustration : construite en réaction contre la IVème et ses mœurs partisanes délétères, elle avait jeté le bébé parlementaire avec l’eau du bain des partis. Dans sa volonté de restaurer l’autorité de l’État, elle avait renversé le balancier institutionnel du Législatif vers l’Exécutif, qu’elle avait ensuite fortement personnalisé avec l’élection du Président de la République au suffrage universel direct. De De Gaulle à Mitterrand, le système s’est ensuite cristallisé autour de la seule présidence. Dans la foulée, la vie politique s’est structurée autour de deux forces principales, tournées vers la seule élection présidentielle. Puis le tête-à-tête PS/UMP a reçu un coup fatal en 2002, avec l’irruption d’un tiers perturbateur. Depuis, ce ménage à trois hante les stratégies à Droite comme à Gauche, conditionne le choix des électeurs et stérilise toute énergie novatrice. Et tout laisse à penser qu’inexorablement, 2017 sera un remake de 2002, avec à la clef une issue plus incertaine.

Pourtant, et les cohabitations l’ont montré à trois reprises, la préséance présidentielle n’est nullement une prééminence politique intangible. Le texte constitutionnel laisse la possibilité à une majorité parlementaire d’une couleur opposée à la majorité présidentielle de déterminer librement son programme politique. Sans qu’il n’y ait rien à toucher à la constitution, le Président retrouve la position d’arbitre régulateur. On sait que le tandem Chirac-Jospin a tout fait pour éviter le retour d’une situation qui menaçait la domination de leurs partis respectifs. François Hollande meurt aujourd’hui de n’avoir ni voulu ni même osé, après son élection, traduire dans les candidatures aux élections législatives le pluralisme des forces qui l’avaient porté au pouvoir contre le système monolithique de Nicolas Sarkozy. Reproduisant  l'erreur caricaturale de Jacques Chirac en 2002, et qui a plombé son deuxième mandat, lorsqu'il a refusé de prendre en compte l'oecuménisme de réaction qui l'avait maintenu sur le trône.

Rouvrir vraiment le jeu politique, libérer la pensée politique des calculs électoraux constituent donc un préalable immédiat à tout retour de la confiance. Et cela peut se réaliser sans bouleversement institutionnel.

D’abord, changer le mode de scrutin pour l’élection des députés : une loi suffit. Instaurer un scrutin proportionnel le plus complet possible (avec un seuil d’éligibilité à 5%, par exemple).Voilà qui permettrait l’émergence de nouvelles forces politiques, porteuse d’idées neuves. Car ce n’est pas dans les grosses machines entravées par les ambitions personnelles que l’innovation peut naître : l’heure est aux déviants, aux singuliers, bref à ceux qui ne sont pas formatés au moule techno-bureaucratique. Ensuite, la proportionnelle obligera les partis à nouer des ententes pour constituer un programme et définir une majorité, qui ne soit plus une simple déclinaison de l’élection présidentielle. Enfin, elle mettra fin à l’hypocrisie et au double langage face au Front national : celui-là aura ses députés. Et toutes celles et tous ceux qui ne veulent pas pour la France ou pour l’Europe de ces forces négatives devront faire leur choix. Simultanément, on en finira avec le discours victimaire d’exclusion dont la famille Le Pen fait commerce pour prospérer dans l’opinion populaire.

Cette réforme doit s’accompagner d’un retour à un calendrier disjoignant les élections législatives de la Présidentielle. Il suffira de dissoudre l’Assemblée nationale un an ou six mois avant mai 2017, pour permettre l’émergence d’une véritable majorité parlementaire.

Sans qu’il soit là non plus nécessaire de bousculer l’ordre constitutionnel, il faudra appliquer strictement l’article 49 de la Constitution : dès sa nomination, le nouveau Premier Ministre devra engager sa responsabilité sur son programme, devant l’Assemblée nationale.

Encore, il faudra aller au fond de la réforme territoriale. Soit dans la structure, soit dans les moyens. Oui, l’idée des grandes Régions est une belle idée. Elle ne sera une bonne idée que si elle s’accompagne d’une suppression : pas celle des départements comme unités administratives, mais celle des Conseils généraux ; et que si l’on procède à une réforme complète de la fiscalité, sans laquelle la décentralisation reste un leurre. Parallèlement, pour mettre un terme au cumul des mandats et mieux répartir les rôles entre les élus, on fera élire les Conseillers régionaux au scrutin majoritaire uninominal à deux tours dans le cadre de circonscriptions. Cette mesure permettra au gouvernement local de disposer d’un véritable lien territorial personnalisé et de nourrir le dialogue avec les représentants de la Nation.

Enfin, tâche plus délicate mais tout aussi nécessaire, réaffirmer vis-à-vis des acteurs privés et de l’Europe un véritable périmètre d’action des États autour de leur mission de régulation, en respectant les logiques de services publics, fussent-ils industriels et commerciaux. Renforcer les États, non pour diminuer l’Europe, mais pour la nourrir d’autre choses que d’une somme négative de compromis dictés par le marché mondial.

Libéré de l’action gouvernementale, pouvant se consacrer pleinement à sa mission d’arbitrage et à sa tâche de représenter la France à l’extérieur, le gardien de l’Elysée sortira de cette implacable solitude qui fait porter à un homme seul la responsabilité de tout l’État. François Hollande semble commencer à le comprendre, qui entreprend une série de voyages et de rencontres à l’étranger…

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