« Il n’y a plus de honte à cela maintenant :
l’hypocrisie est un vice à la mode,
et tous les vices à la mode passent pour vertus. »
Molière, Tartuffe, I, 1.

Shakespeare, dans Le Marchand de Venise, fait dire cette vérité au doge : « Celui qui peut sourire alors qu’on l’a volé vole lui-même quelque chose à son voleur ! » Dans son opiniâtre lutte contre l’intermittence, le MEDEF peut sourire de son forfait. Il semble avoir cédé quelque chose, en feignant d’accepter la pérennité du dispositif de solidarité interprofessionnelle dont il réclamait la suppression. Mais en réalité il a, subrepticement et hypocritement, introduit une bombe à retardement qui fera inéluctablement imploser le système. Hypocrite, en effet, est l’introduction du différé d’indemnisation. Et pour tout observateur de bonne foi, parfaitement stupide. Transposer un système de carence dans une institution destinée précisément à compenser les carences inévitables de professions condamnées à travailler dans la discontinuité relève soit de l’imbécillité, soit de la vilénie. Un peu comme si vous demandiez à un cul-de-jatte d’allonger le pas ! Ajoutez à cela le mode de calcul d’un plafonnement (en soi tout à fait admissible) en le faisant porter sur un mois et non sur une longue période, et l’absurdité est à son comble : voilà quelqu’un, par exemple, qui a travaillé trois mois sans salaire et qui touche ses cachets le quatrième mois : au lieu de calculer le plafond en divisant la somme par quatre, vous le faites porter exclusivement sur le quatrième ! Avec ces deux petites dispositions que les signataires de l’accord et le Gouvernement voudraient faire passer pour anodines, c’est en réalité toute la spécificité du régime des intermittents qui vole en éclat.

Tant de stupide contradiction avec la nature des choses pourrait faire éclater de rire. Elle invite à pleurer. Car si le MEDEF, défendant les intérêts de ses grosses fédérations d’employeurs, a sans doute pleinement conscience de sa vilénie, c’est donc que l’imbécillité est ailleurs, chez ceux qui n’ont pas su défendre la cause qu’ils sont censés porter. Pourquoi laisser le patronat pérorer que le régime des intermittents, financé par la solidarité interprofessionnelle, est un privilège ? Pourquoi laisser croire qu’il est injuste parce qu’il ferait supporter par d’autres une charge qui ne les concerne pas ? Pourquoi ne pas rétorquer, en appelant un chat un chat, que le régime d'assurance-chômage des intermittents n’est pas une faveur indue, mais une précieuse aide indirecte à la création artistique ?

C’est peut-être là que l’hypocrisie change de camp. Cela expliquerait que du côté du Ministère de la Culture et de la Communication on préfère éternuer, fermer les yeux et croiser les doigts. Affirmer haut et fort la nature réelle du régime de l’intermittence, assumer son impérieuse nécessité comme un des moyens de l’intervention publique dans le secteur de l’art et de la culture, serait admettre une évidente et naturelle implication de la rue de Valois pour abonder le dispositif. Indiscutablement, le régime des intermittents aboutit à financer indirectement l’action culturelle. Ce financement, contrairement aux insinuations du MEDEF, n’a rien de « détourné » : il s’agit, comme pour les intérimaires et les CDD, de faire jouer la solidarité interprofessionnelle pour compenser certaines formes de précarité. À cette nuance près que dans le cas des intermittents et compte tenu de la spécificité du secteur considéré, il n’y aurait rien de choquant à ce que l’État mette sur pied un fonds de péréquation venant appuyer l’effort collectif de l'Unedic.

Certes, le système a besoin d’être corrigé, et le solide rapport de Jean-Patrick Gille a donné la mesure des ajustements qu’il est possible d’envisager. Mais pour que cette réforme aboutisse, encore faudrait-il que l’esprit et les principes fondamentaux soient préservés et réaffirmés. Soit exactement le contraire de ce que veut le MEDEF — curieusement épaulé par une Cour des Comptes qu’il serait grand temps de rappeler aux limites de son rôle : un contrôle de légalité et de conformité, et non un contrôle de l’opportunité des décisions politiques.

Le régime spécifique des intermittents constitue une des grandes originalités et des grandes forces de l’action culturelle française. C'est même probablement un des aspects les plus intelligents du dispositif car en tant qu’aide indirecte à la création il contribue, de façon aussi équitable que possible, à la liberté d’expression des artistes. Le dénaturer dans ses principes, comme le fait l’accord du 22 mars, revient à balayer un élément-clé de l’exception culturelle, élément qui puise son origine aux sources des valeurs fondamentales de notre République.

C’est en regard de ces principes fondamentaux que la résistance des personnels de la culture en grève est légitime, et même vitale pour l’ensemble de la société. Car refuser de rouvrir la négociation sur cet accord hypocrite ne pourrait que couvrir la fatale dévitalisation d’un système condamné inéluctablement à devenir une coquille creuse, vidant d’une part de sa substance le projet de démocratisation culturelle. Et comme le disait Benjamin Franklin dans l’une de ses maximes : « Un sac vide tient difficilement debout ! »

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