Jospin dans le nez…

À ma fille résidente à l’étranger qui me demandait si le Jospin nommé au Conseil constitutionnel était le fils ou le petit-fils de celui qui était ministre de l’Éducation sous Mitterrand, j’ai dû dire la terrible vérité : non, il s’agit bien du même, revenu à la surface douze ans après avoir déserté la politique, entreprenant sur le tard une carrière de sage.

Ironie mise à part — 77 ans c’est encore l’âge de lire Tintin —, la nomination de Lionel Jospin apparaît comme une insulte au bon sens, un coup de poing dans le visage institutionnel et politique. Qu’on ne voit pas dans cette réaction une rancune ou une hargne personnelle : après tout, ce Monsieur a été un ministre de l’Éducation apprécié et durable, un Premier Ministre solide (pendant trois ans en tout cas, puisque pour cause d’ambition présidentielle les deux dernières années furent ectoplasmiques). Cela n’empêche pas de constater qu’il était difficile de faire plus mauvais choix en nommant à la juridiction constitutionnelle l’auteur d’un très mauvais coup tordu à l’esprit et à la lettre des institutions.

Maudite cohabitation

Qu’on se souvienne : Premier Ministre de cohabitation, ayant gouverné la France durant cinq ans avec un bilan de réformes honorable, Lionel Jospin aurait dû, en bonne démocratie parlementaire, présenter aux Français son bilan gouvernemental lors du renouvellement d’une Assemblée nationale qui l’avait soutenu fidèlement. Que croyez-vous qu’il arriva ? Ce fut l’élection qui creva… Conseillé, voir drivé militairement par son directeur de cabinet — type même de l’Énarque déconnecté du pays réel, confondant ses qualités techniques avec un sens politique dont il était parfaitement dénué comme la suite l’a durement démontré —, Lionel Jospin a fui ce rendez-vous avec le Peuple, pour renvoyer aux calendes de juin les élections législatives. Et, à la place, s’est présenté à la présidentielle, que pour les besoins de sa cause il avait fait passer avant les autres. Crachant dans la bassine de la cohabitation qui lui avait pourtant permis d’exister (en appuyant sa position sur les arguments que M. Schrameck lui avait fournis dans un opuscule partial et factuel), il avait fait adopter l’année précédente une inversion du calendrier électoral, afin de tenter une entrée par la voie élyséenne. Pensant refaire les bonnes opérations du Mitterrand de 81 et 88, il se voyait élu et ensuite assuré, dans la foulée logique, d’une majorité parlementaire dévouée. L’incertitude était pourtant énorme : on ne joue pas impunément avec les calendriers et les institutions démocratiques. Le risque était gros de déboussoler complétement les Français, qui ne comprenaient plus pourquoi et pour qui ils votaient. Pour ma part, j’avais dans un livre, puis dans une tribune publiée par Le Monde, dénoncé les dangers de cette manière de gymnastique politique qui faisait faire un double salto aux acteurs du pouvoir, et tentait d’entraîner de force les citoyens dans leurs cabrioles insensées. J’ajoutais que tout dès lors pouvait arriver, et qu’il serait ensuite trop tard pour pleurer sur la fuite des électeurs.

Absolue désertion

Le pire est arrivé, avec un Jospin éliminé du second tour par qui on sait trop. Mais tout n’était pas encore dit. Alors que sous le choc du scrutin du 21 avril, il restait un espoir de sursaut aux législatives, voilà le général qui abandonne le terrain au plus fort de la bataille. Blessé au cœur de son orgueil, pris au piège de sa propre argumentation, il déserte le combat et laisse ses troupes décontenancées se faire hacher menu dans la tiédeur du mois de juin. Le chef s’est rendu, et la garde est morte…

S’il ne s’agissait que d’un homme et de son échec, il n’y aurait lieu que de laisser l’herbe de l’oubli recouvrir le champ des combattants. Mais la défaite de 2002 va bien au-delà de l’individu directement concerné et pleinement responsable. Elle nous implique tous dans un processus politiquement délétère, avec des répliques indéfiniment répétées, dont chacune abaisse un peu plus le niveau du jeu politique. Outre que le scrutin d’avril 2002 a offert au Front national une occasion exceptionnelle de s’affirmer, l’inversion du calendrier électoral ferme la porte à toute ouverture du jeu politique en dehors de l’élection présidentielle : voici celle-ci sanctuarisée, nouvelle Sion des zélateurs partisans, surgissant perpétuellement en écran d’un fonctionnement normal du dialogue politique.

Le souvenir est parfois bien loin du remords. Passe encore qu’au nom de vieilles amitiés, de fidélités partisanes, on ait proposé à Jospin cette fonction au Conseil constitutionnel. Mais qu’il l’ait acceptée… Décidément, comme le dit Hamm dans Fin de partie, « La fin est dans le commencement et pourtant on continue. »

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