Palimpseste fatal

« Les hommes ne sont impuissants
que lorsqu’ils admettent qu’ils le sont. »
J.P. Sartre, cité par Francis Jeanson

Il est parfois des moments où l’on souhaite se tromper, et voir les faits démentir les prévisions logiques. Mais l’espérance est vaine sans le renfort brutal du destin. Oui, tout invite à penser que le dimanche 22 mars 2015 sera à marquer d’une pierre noire dans l’histoire politique française. Dans l’histoire nationale, où la pandémie immunodéficiente du FN va borner profondément et durablement l’horizon électoral. Dans l’histoire départementale, que ce diable de parti va contribuer à réécrire en forme de palimpseste provocateur. L’affaire dépasse, en effet, sensiblement la seule question d’une percée électorale. Bien que celle-ci risque d’être impressionnante, le FN emportant des sièges au travers d’une grande partie des départements, pouvant même espérer prendre la tête de deux ou trois, et jouer les arbitres facétieux dans plusieurs autres.

Mais sa vraie victoire ne sera pas d’abord dans le résultat obtenu par ce parti de travestis de la cause républicaine. Non seulement parce que c’est la Droite qui, par un effet d’aubaine, profitera de l’occasion pour mettre la main sur une grosse trentaine de départements : abusant du trompe-l’œil majoritaire, elle affirmera, au lendemain du deuxième tour, qu’elle est la première force politique du pays. Trompe l’œil d’autant plus caricatural que la Gauche aura dû mettre, par honnêteté civique, la main droite dans l’urne pour freiner l’élan frontiste. Mais parce que le principal gain de l’extrême Droite sera de l’ordre de la légitimité symbolique : face à des partis de gouvernement largement démonétisés, le Front national a d’ores et déjà réussi à condenser autour de lui, dans le cercle polaire des abstentions, tout le climat d’insécurité culturelle.

Certains penseront se rassurer en disant que cette percée du FN n’est pas tant une hausse de ses voix qu’un contre-effet des abstentions croissantes. Bien maigre consolation que de lire dans le rapetissement des partis de gouvernement un signe de résistance à l’extrême-droite populiste ! Un peu comme un malade qui, voyant la fièvre de son voisin monter, jurerait que la sienne a diminué… Le silence du peuple de gauche montre sa résignation, et l’appel désespéré aux soldats de la République ne l’atteint plus que comme le balbutiement lointain d’un rêve perdu. La Droite croit intelligent d’assimiler le vote FN au vote PS, mais ce faisant elle creuse un peu plus le tombeau de ses valeurs. Quoi que fassent ou disent les uns et les autres, tout se retourne dramatiquement en faveur du Front national.

La vraie immoralité de l’histoire, c’est ce travestissement d’un désespoir de changement en message d’espérance, qui amène une foule hétéroclite à prendre les vessies de la régression xénophobe pour des lanternes de progrès social. Une République qui redeviendrait plus catholique d’être sans musulmans, voilà le message de la laïcité selon Sainte Marine ! Pas de musulmans, c’est-à-dire pas d’immigrés, c’est-à-dire davantage d’emplois pour les Français, des caisses sociales qui se remplissent au lieu de s’engloutir dans des poches étrangères ou dans des minarets, moins de terroristes assassinant journalistes et vieilles dames. Une France sécurisée, une France retrouvée pour peu que l’on échappe à l’Europe, et que l’euro cède le pas au franc bien franc. Superbe vacuité d’un discours qui noie l’espoir dans la soupe nostalgique de certitudes détruites. Terrible tropisme du vide, où se déverse à l’envi le torrent boueux mêlant souffrances vraies et rancunes rancies.

Et pourtant, cela ne marche pas, cela court. Avant même de livrer la bataille, le FN l’a gagnée. Il offre le meilleur taux de couverture (95%) en présentant des binômes dans 1896 cantons sur 1995. Soit 3792 candidats, alors même qu’il n’en alignait que 1360 en 2011 (67%). Et sur ses 1560 élus municipaux de l’an passé, 1170 sont présents aux départementales. Quasi inexistant en 2008, localement surgissant et surprenant en 2011, le voilà en ordre de conquête avec des candidates et des candidats surgis de nulle part, et donc de partout. Ils ont le visage de Monsieur et Madame Tout-le-monde. Vous les avez sans doute croisés sans les remarquer. Prenez garde avant de les dénigrer, le Front vous retournera froidement ses arguments : des croquants, ces braves gens ? Ils ont pour eux de ne pas appartenir à la caste des élus de droit divin partisan, baptisés à l’eau bénite de l’ENA. Certains sont racistes ? Sont-ils si différents des autres : faut-il gratter beaucoup la peau du Français moyen pour faire couler la xénophobie ? Ils n’ont pas la compétence pour gérer le territoire ? Croyez-vous que les sortants aient démontré brillamment leur aptitude à nous sortir de la crise ? Des gens simples, comme vous et moi, prêts à s’exposer pour se dévouer ! Des illustres inconnus ? Peut-être, mais pour remplacer des élus trop connus… Etc.

Ce seul fait en dit long sur la profondeur de la vague qui porte le FN aux portes du pouvoir local. Le groupuscule agité des années quatre-vingt s’est mué en armée du salut patriotique. Il s’est banalisé, fondu dans la couleur populaire. Son électorat s’est homogénéisé, on va vers lui de la ville et de plus en plus de la campagne ; les classes moyennes y rejoignent les classes populaires. Même les femmes acceptent de plus en plus volontiers de voter pour lui. Le verrou des tabous a sauté. Là où ils ont été élus en 2014, ils ne suscitent plus ni rejet vif, ni mépris majoritaire. Un récent sondage de l’IFOP/FIDUCIAL réalisé auprès des habitants des onze villes gagnées par le FN l’année dernière donne la mesure de la rupture : 42% de personnes interrogées éprouvent un sentiment d’indifférence à l’égard du fait de vivre dans une commune dirigée par un maire frontiste (37% chez les sympathisants de gauche, 56% chez ceux de l’UMP), 33% éprouvent des sentiments positifs ou très positifs, 25% adoptant une attitude de rejet. Globalement, c’est un sentiment de satisfaction majoritaire qui se dégage à l’égard de la gestion municipale de leur ville : 74% se déclarent satisfaits du travail accompli par leur maire et son équipe ! 71% apprécient le respect des engagements pris pendant la campagne, 54% estimant que leur ville a changé en bien depuis un an, 72% considérant que leur municipalité utilise à bon escient l’argent de leurs impôts.

Rien ne semble plus disqualifier le FN pour aller plus loin. Le voici prêt à franchir une nouvelle étape et à entrer dans le temple vénérable d’une République bucolique et tranquille, à l’ombre de laquelle se nouaient les carrières politiques. Car le département était bien plus qu’un lieu de gestion du territoire. Il constituait le passage obligé pour acquérir ses lettres de patentes électives, ses titres de notabilité pour monter sur le piédestal national. Il faut n’avoir jamais franchi le périphérique ni la couronne parisienne pour ne pas percevoir ce que l’exercice du mandat de conseiller général apportait en légitimité à son détenteur : il faisait de lui le porte-parole obligé de la société locale, l’intermédiaire estimé entre la puissance étatique supérieure et la commune. Au fil des réformes, il avait épousé les nouvelles organisations territoriales et s’était coulé dans le moule des intercommunalités, dont il était souvent la tête. Légitimé dans sa capacité de médiateur territorial, il pouvait prendre son envol vers les sommets. Là était la clef du secret attachement des partis de tous bords au maillage départemental. Là aussi était le mur contre lequel venait se heurter le Front national, parvenu incongru dans ce royaume tranquille. Il y a peu, une percée du FN dans les assemblées départementales paraissait invraisemblable. Qu’il puisse aujourd’hui espérer y prendre pied, et même plus, signale un bond en avant énorme. Voilà le système partisan frappé au cœur du pré carré qu’il pensait intouchable. Voilà nos ruraux au bord de la jacquerie.

Il est vrai que l’invraisemblable imbroglio de la réforme territoriale lui a facilité la tâche. Mais qui a donc fait cette réforme du département ? Personne n'ose clairement la revendiquer. Pire, la majorité en place semble se garder de la porter. Tétanisé par le contexte et les conséquences prévisibles, on emprunte à l’autruche son excellente politique. On peut la contester, pourtant la réforme était défendable sur plusieurs points : avec le système des binômes, elle a pour ambition de faire de la parité une réalité dans un monde détenant le record de masculinité, et devient par là l’occasion d’un formidable rajeunissement en forme de renouvellement des élus ; elle corrige une inégalité démocratique criante, la distorsion spectaculaire entre les populations des cantons. Dans l’Hérault par exemple, le rapport entre le canton le moins et le plus peuplé était de 1 à 47. Sait-on que dans la majorité des cas, le dessin des cantons n’avait pas été modifié depuis 1801 ? Qu’aucun canton n’avait été supprimé depuis 1871 ? Que l'on s'était contenté d'en créer de nouveaux pour réequilibrer campagnes et zônes urbaines? La persistante objection de l’entretien des territoires dépeuplé ne tient pas, si j’ose dire, la route… En effet, le rôle névralgique dévolu aux départements en matière sociale (60% de leur budget en moyenne) concerne autant, et c’est un euphémisme, la ville que la campagne. D’ailleurs, troisième élément positif, l’objectif de resserrement des compétences départementales sur la gestion des programmes sociaux va dans le sens d’une nécessaire clarification administrative. Alors qu’une fois de plus en matière de décentralisation, la Gauche pouvait être créditée d’avoir eu l’audace de franchir le Rubicon des rigidités héritées, ce que la Droite esquivait une fois de plus, voilà qu’elle ne montre pas le courage d'assumer son projet. Ce n’est pas un méchant spot répété en boucle qui peut prétendre tenir lieu de pédagogie. Il aurait fallu informer en profondeur les citoyens, les associer aux objectifs de la réforme. Au lieu d’avancer tête haute dans la clarté d’un processus de modernisation, le Gouvernement donne l’impression de traîner comme un boulet attaché à sa jambe le cadavre encombrant d’une institution poussiéreuse. Inconsciemment peut-être, il dévitalise totalement l’institution départementale, ouvrant une énorme brèche dans laquelle pourront s’engouffrer ses adversaires.

Car au-delà de l’enjeu direct de l’élection, les effets politiques généraux risquent d’être dévastateurs pour la Gauche au pouvoir dans un moment difficile. On nage en plein surréalisme. Par le truchement d’un scrutin organisé dans une réforme incomprise et inachevée, on place l’électeur face à une situation totalement inédite : il ne sait plus toujours d’où il vote, il ignore comment il vote, pour qui il vote et pour quoi il vote ! Comment espérer une mobilisation électorale dans ces conditions ? Tout semble avoir été conçu pour détourner l’attention de l’objet : le nouveau cadre du scrutin bouleverse l’univers symbolique d’électeurs déjà en mal de participation. L’horizon de leur territoire leur échappe, coincés qu’ils ont désormais entre les frontières communales, intercommunales, communautaires, législatives, des Pays. Qui gouverne quoi ? Derrière cette question, il y a l’irrésistible effacement du notable, porte-drapeau de la localité. Effacement qui entraîne avec lui l’effondrement du capital de notoriété jusque-là ingrédient indispensable de la stabilité politique, rythmée par un hiératique mouvement de balancier. Voici la digue rompue, qui contenait les brusques débordements et enracinait le vote dans l’intérêt local. Voilà l’espace ouvert aux vents des incertitudes. Voilà encore le citoyen déchiré entre le désir de rester chez lui, d’aller voter blanc (attention à l’explosion prévisible de ce comportement), ou de faire connaître son mécontentement aux gouvernants de l’heure. Bref, une élection locale dans sa forme, mais nationalisée dans son contenu du fait de la désubstantialisation des enjeux.

Abstention et sanction risquent donc d’être les mamelles de ce déni de départementalisation. 40% des électeurs indiquent d’ores et déjà qu’ils entendent sanctionner le Gouvernement : à titre de comparaison, les sondages effectués à la même période avant les Municipales donnaient 20% à cette option. Point n’est besoin d’être grand devin pour mesurer le bénéfice qu’un vote FN désinhibé pourra tirer d’une telle situation. Gémir, prier, pleurer est également vain…

Alors que la déroute des dernières municipales résonnait comme un tocsin pour la majorité présidentielle, comment a-t-on pu en arriver là et se laisser enfermer dans pareil piège mortel ? Comment peut-on sans frémir donner les clefs de l’application des programmes sociaux à des personnes dont le fonds de commerce est la réorganisation des dépenses socilales en vue de la suppression de « l’assistanat » ? La faute est partagée, certes. Elle s’impute directement à la gauche de Gouvernement ; outre que celle-ci n’a pas su préparer l’échéance, elle a laissé se creuser un fossé béant entre sa politique de redressement des comptes et les nécessaires compensations en termes d’équilibre social. Monter chaque jour sur la tour et demander, « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu pas la croissance revenir ? », ne peut tenir lieu de promesse devant le chômage qui poudroie. Faute d’imagination, et sans doute de courage, elle n’a pas procédé aux réformes fondamentales (fiscales notamment) susceptibles de corriger les asymétries dans les efforts demandés. Quant à la droite, elle a conduit pendant cinq ans, sous l’égide « buissonnante » de son leader, un jeu dangereux en forme de marché de dupes avec l’extrême-droite, dont elle espérait tirer les marrons sans importer le feu…Le tout sécuritaire qui lui sert de drapeau aura contribué à renforcer le sentiment d'insécurité culturelle, tout en crédibilisant les frontistes.

Mais plus profondément, la responsabilité nous semble revenir à un état d’esprit, hélas si courant dans l’histoire aux moments cruciaux dans les classes gouvernantes. Je jetais récemment un regard sur les discours de Démosthène, dénonçant la résignation des Athéniens face au dévorant Philippe de Macédoine, et j’en mesurais l’actualité. Il pointe le mal : « Beaucoup de fautes, depuis longtemps accumulées, sont la cause de notre fâcheuse situation ; mais ce qui est le plus irritant actuellement, c’est que votre volonté s’est détournée de l’action. » L’inaction et les réactions tardives tentent de se faire oublier dans une rhétorique belliciste, domaine où excellent les démagogues. Et Démosthène de poursuivre : « N’est-il pas honteux Athéniens, de se duper soi-même, et en remettant au lendemain tout ce qui est pénible, d’agir toujours trop tard, de ne pas comprendre que, pour mener une bataille utilement, il ne faut pas suivre les événements, mais les précéder, et qu’à l’exemple du général qui doit diriger son armée, ceux qui délibèrent ont aussi à diriger les événements, pour que leurs décisions se réalisent, pour qu’ils ne soient pas réduits à courir après les faits accomplis. » Le conseil résonne tard, bien tard pour inverser le cours des choses. Dimanche, on nous aura changé nos départements, transformés, au sens propre comme au sens figuré, en antichambres. Reste à espérer qu’enfin on tirera une leçon de ce qui est pire qu’une défaite politique : un naufrage de la pensée démocratique. Marine Le Pen, avec un culot digne d'un obus de 75, n'inverse-t-elle pas l'ordre des Droits de l'Homme? Elle fait de la sécurité le premier des Droits, alors qu'elle n'en est que l'une des garanties du premier, la liberté de pensée et d'expression. Inversion qui, dans ces temps incertains, est tout sauf innocent. L'obligation de se taire n'est pas bien loin.

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