Contrecoups. Les surprises de l’impromptu du deuxième tour

« Quand les requins se battent entre eux, les écrevisses ont le dos brisé. » Proverbe coréen.

Etranges élections « locales », que ces départementales décantonalisées, qui ont à la fois confirmé et surpris. Confirmé, oui. Calamiteuses pour la Gauche et d’abord pour les socialistes, qui se voient exclus du second tour dans près d’un canton sur quatre, condamné à des triangulaires incertaines, et assistant à la perte irrésistible d’une bonne trentaine de départements. Brumeuses pour la Droite républicaine, qui tout en tirant les marrons du feu n’a pas obtenu dès le premier tour tout le bénéfice d’un vote antigouvernemental et devra attendre la semaine suivante pour l’empocher. Discrètement glorieuse pour le FN (25,24 %), qui gagne ostensiblement ses titres de troisième et incontournable larron de la scène politique, devançant le PS (24,7 %) du même coup : certes, il ne pourra transformer sa puissance en élus que d’une manière modeste. Mais l’essentiel pour lui est d’avoir posé ses jalons pour l’avenir. Il s’enracine toujours plus, et s’étend presque partout, faisant sauter cette frontière symbolique qui le cantonnait à l’est d’une diagonale Nord Méditerranée. Il se banalise, se nationalise, s’homogénéise. Voilà les cheveux de la France coupée en trois, dans le cadre d’un vote sanction nationalement recentré.

Mais les départementales ont également surpris. Alors que l’on semblait  s’orienter vers un nouveau record d’abstentions, voici qu’on a assisté à une progression de la participation de plus de 5 points par rapport aux élections cantonales de 2011. Et, seconde « surprise », d’ailleurs mécaniquement conséquente de la précédente, le Front National a fait moins que les 29 % dont il était fréquemment crédité, se retrouvant derrière les listes d’union UMP-UDI. En prenant appui sur une lecture accélérée et superficielle de ces deux éléments apparents s’est immédiatement orchestrée, à l’initiative des plus haute autorités de l’État, une lecture des résultats relevant plus de la propagande que de l’information. Le Premier Ministre, sur la base d’estimations partielles, s’empresse d’affirmer que la Droite et la gauche sont au même niveau, et insiste sur l’affirmation essentielle : le FN n’est pas le premier parti de France. CQFD : la stratégie de dramatisation vis-à-vis du FN, la nationalisation des enjeux ont entrainé une participation moins faible que prévue (+ 5 points par rapport à 2011), laquelle a indiscutablement profité à la Gauche socialiste dans une logique de vote utile, le FN est en dessous des 29 % annoncés. Il n’en fallait pas plus pour transformer une défaite, sinon en victoire, au moins  en résistance victorieuse. Les socialistes se craignaient nus au soir du premier tour, ils ne sont qu’en caleçon et s’estiment encore habillés…

Se développe alors une scénarisation qui va brouiller la vraie structure du scrutin. Avant toute connaissance des chiffres définitifs, Manuel Valls déclare avoir entendu le message des Français, sans nous en donner d’ailleurs la teneur, et assure que la gauche résiste bien, justifiant par là sa volonté de poursuivre dans la voie qu’il incarne. L’urgence étant de reléguer le FN en troisième place, le premier secrétaire du PS affirme le soir même que le Parti Socialiste dépasse les 25 % ; le lendemain, Stéphane Le Foll le voit à 28,8 % ! Et, encadrant le tout, le ministère de l’Intérieur établit les résultats « définitifs » selon un nuancier forgé avec des choix discutables. Certes, la question était difficile, du fait du mode de scrutin : le système des binômes a, en effet, encouragé les combinaisons variables, rendant une lecture fine des rapports de force complexe. Raison supplémentaire pour éviter les interprétations trop brutales. Victimes de ces approximations, les petites forces politiques. Il faudra, par exemple, plusieurs jours à nos collègues chercheurs pour rétablir un peu les choses, en mettre en évidence que la Gauche autonome du PS atteint 10,1 %.

Le jeu des comparaisons devient biaisé, voir pervers, lorsque l’on ne compare pas des choses comparables, des listes d’union avec des listes d’un parti unique, notamment. Il y a une grande différence à constater justement que le FN n’est pas la première force politique du pays, et dire qu’il n’est pas le premier parti. Rien n’autorise à affirmer que l’UMP, sans l’UDI dans les listes d’union de la Droite, peut prétendre à cette position. Mais là où les choses deviennent plus graves, c’est lorsqu’il s’agit d’établir comparativement l’évolution des force en présence. Par rapport à quoi fonde-t-on la comparaison ? Devant l’impossibilité de s’en référer aux élections cantonales de 2011 et de 2008, partielles et dans un autre cadre de scrutin, la seule référence proche et tangible où les partis soient identifiables réside dans les élections européennes de mai 2014. Le FN avait alors recueilli 4 712 461 voix. Le 22 mars dernier, alors même que ni Paris, ni Lyon, ni une part de l’outre-mer ne votaient, et sans aucun allié, il rassemble 5 142 000 suffrages, soit 429 716 voix supplémentaires ! Rapporté aux nombre des inscrits, cela signifie qu’il est passé de 10,1 % des inscrits en 2014 à 12,04 % en 2015 : soit  une augmentation de pratiquement 20 % de son électorat !

Qu’on ne voie dans ce constat appuyé aucune complaisance vis-à-vis de l’Extrême-Droite. Mais un légitime souci de respecter la réalité. Si le discours politique peut s’alimenter de demi-vérités pour ses besoins de communication, il ne peut contredire les évidences brutales sans risquer de perdre toute substance. Or, nul besoin d’être politologue pour constater l’expansion du vote frontiste : chacun peut voir la ruralisation de ses scores, son émergence dans les zones d’influences catholiques traditionnelles, chez les femmes… Le voici en tête dans 26 départements, frôlant la première place dans 17 autres. Il n’avait qu’un élu dans les anciens Conseils généraux, il en compte déjà huit dès le premier tour. Et même s’il ne parvient pas à transformer ses scores en prise de pouvoir, il sera en situation, dans de nombreux cas de perturber le troisième tour. Ne pas regarder en face cette réalité, encore impensable il y a dix ans, s’apparenterait à du déni. Et reviendrait à ignorer le message des électeurs, où les souffrances vraies existent, habilement dénaturées par un Front sans scrupules.

Plutôt que de chercher à écouter et ouvrir le champ de l’espoir, il semble que l’on tente de se rassurer. S’il est vrai que la dramatisation des enjeux et leur nationalisation ont contribué à freiner la chute du PS et de ses alliés, en mobilisant un électorat de Gauche porté vers l’abstention ; s’il est vrai que l’on constate ici et là de belles et surprenantes résistances, il ne faut pas que quelques arbres fleuris cachent la forêt sombre. 46 % de ceux qui ont voté pour François Hollande sont restés à l’écart du vote malgré les appels aux armes. La belle défense coïncide le plus souvent avec des villes dont la Gauche a gardé le contrôle. Au second tour, là où le péril du Front est écarté, l’argumentation mobilisatrice s’affaiblit. Affaiblissement encore accru au vu de l’attitude méprisante, confirmée par une constante sous-estimation de leurs résultats, vis-à-vis des forces de Gauche autonomes du PS. Les yeux de Chimène, les promesses de ministères suffiront-ils à effacer les plaies ? Le cœur des si nombreuses divisions a ses raisons que la raison politique ignore.

On gagnerait, au moins pour les prochaines échéances, si pour celle-ci il est un peu tard, à prendre en compte la structure de ce vote étrange, pour mieux en saisir les perspectives immédiates et différées. On est visiblement en présence d’un énorme vote-sanction qui s’exerce dans une logique de vote national, renvoyant au second plan les enjeux locaux. On précisera que ce vote-sanction s’est exercé de deux manières parallèles : un vote pour les forces d’opposition, qui arrivent en tête grâce à leur union ; et un vote en accroissement pour le FN, qui exprime une double sanction, contre la gauche au pouvoir d’abord, mais aussi contre les partis de gouvernement de la droite. C’est ce double aspect qui a pénalisé, dans un nombre de cas les candidats de Droite, qui se sont vus privés d’une part de l’électorat contestataire, et donc d’une avance prometteuse pour le second tour.

Cette structure éclaire les 6 questions liées entre elles pour le second tour :

  1.  La gauche parviendra-t-elle à mobiliser mieux qu’au premier tour la masse de ceux qui ont refusé de se déplacer malgré la sonnerie d’alerte ?

  2.  Sous-question de la précédente : ceux qui, plus nombreux que prévus, s’étaient dérangés pour freiner la poussée du FN viendront-ils revoter lorsque ce danger est écarté dans leur circonscription et qu’il s’agit d’arbitrer un duel avec la droite ?

  3.  La majorité des électeurs d’un FN écartés du second tour préfèreront-ils confirmer leur volonté de sanctionner le pouvoir de Gauche ou s’abstenir ?

  4.  Sous-question de la précédente : confrontés au choix d’un vote utile, le FN présent défavorablement dans une triangulaire maintiendra-t-il son niveau de voix du premier tour ?

  5. La cassure observée dans l’électorat de Gauche au premier tour s’estompera-t-elle suffisamment pour garantir de bons reports ?

  6. La porosité constatée du vote UMP et du vote frontiste se confirmera-t-elle au détriment d’un abstentionnisme de neutralité ?

De l’agencement cumulatif des différentes réponses dépendra l’issue du scrutin : lourde défaite ou séisme pour la Gauche des territoires. À moins d’un véritable renversement de la perspective du premier tour, qui viendrait casser la rigidité du vote-sanction. Las, les étranges murmures de victoire entendus ici et là laissent plutôt craindre les contrecoups, dont on sait qu’ils sont parfois plus forts que les coups. On aurait sans doute gagné à mieux méditer la pensée de Mong-Tseu : « Qui s’avance avec empressement, reculera plus vite encore. »

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