Mon si noir désir…

Artiste totalement libre de son expression ou icône à la croisée d'enjeux collectifs décisifs ? Comment la présence de Bertrand Cantat dans l'espace public écartèle mon sentiment de moi-même, moi qui ai grandi avec du Noir Désir dans les veines…

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Je ne suis pas Bertrand Cantat, irrémédiablement. Je ne suis pas une rock star – je ne sais même pas chanter La Rirette…  –, je ne martèle pas passionnément le corps de mes aimées avec mes démons intimes.

Je suis un frère humain de Bertrand Cantat, définitivement. On a le même âge, on a été électrocutés en même temps par la foudre du rock, on s’est roulés dans les pages incandescentes des poètes maudits, on a branché nos élans émotionnels et amoureux sur du féroce 220 volts, on a agrippé notre désir comme de furieuses guitares…

Avec Noir Désir, Bertrand Cantat a choisi de se transfigurer en icône générationnelle. Filles et garçons, nous lui avons confié nos 20 ans, nous avons déclamé ses refrains de jeune révolte à tue-tête, nous avons défriché nos corps érotiques dans le voltage de ses concerts, nous avons embrassé sa farouche figure d’ange à pleines dents. Par ses liturgies alchimistes, nous transmutions le plomb de nos rages, de nos effrois, de nos désolations en invincible élixir de vie.
Nous, Bertrand Cantat. Moi, Bertrand Cantat.

Cette fraternité inaliénable m’a convoqué moi aussi, quoi que j’en veuille, dans la chambre terrifiante de Vilnius et dans le couple mortifère de Bordeaux. Le monstre tapi dans les caves de notre humanité commune a dévoré Bertrand Cantat et, par là même, planté ses crocs dans ma propre chair. Cette fraternité a révélé que j’étais, moi aussi, contre toute apparence, un potentiel agresseur sexiste.

Icône d’une utopie collective – un autre monde est possible – massacrée à coups de poing, Bertrand Cantat est fatalement, aujourd’hui, une icône de la violence de genre. Sur fond de cette insondable culture machiste qui nous étouffe tous comme une silicose, dans laquelle je me débats pour survivre en homme, en être humain. C’est bien cet enjeu là qui nous lie désormais lui et moi – lui de manière bien plus exposée et nécessaire.

C’est une farce tragique d’entendre Bertrand Cantat évoquer « la Censure » et accuser de violences moyenâgeuses les manifestant.e.s à l’entrée de ses concerts. De l’entendre dénoncer « le merveilleux climat ambiant », dont je n’ose même pas imaginer qu’il désigne le mouvement de prise de parole des femmes qui font le récit de leur –de notre– aliénation dans cette culture machiste. D’entendre la Ligue des droits de l’homme (sic !) s’empresser d’appuyer cette accusation de censure et brandir une liberté de création toute juridique. Vraiment l’urgence absolue du moment ? : en Espagne, le 8 mars, des millions de personnes se sont mobilisées pour les droits des femmes, avec une grève générale « féministe » sans précédent et des manifs énormes…

Corps du délice, corps du délit, amour, à mort, tragédie antique, métaphore christique, chant funèbre, hallucination collective, château hanté, marmite des sortilèges impossibles, spectacle calibré des émotions complaisantes : que met en scène aujourd’hui l’icône Bertrand Cantat qui nous confond ?

Bertrand Cantat n’est plus en son nom depuis longtemps. Il est en notre nom. En mon nom. Sa création – à tout le moins celle qui est publique – nous engage, m’engage. L’œuvre de création qui reste possible entre nous, c’est celle de nous (ré)inventer une humanité intime et commune après le désastre. Une œuvre incertaine qui ne peut germer que dans les replis de nos corps et nos esprits – à l’inverse d’assourdissantes cérémonies de « rédemption » collective – et dans une véritable catharsis – à l’inverse du show business as usual.

N.B.
La chimie Noir Désir, c’était autant le guitariste et compositeur Serge Teyssot-Gay que Bertrand Cantat. C’est en évoquant «
des désaccords émotionnels, humains » et un « sentiment d'indécence » que Serge Teyssot-Gay a clos cette page en 2010. Il développe depuis une passionnante aventure musicale, précieuse, curieuse, mature, qui élargit en permanence notre horizon sans rien édulcorer de l’intensité qui embrasait Noir Désir. Serge Teyssot-Gay ne fait pas – que je sache – la Une des Inrocks, de Libé ou des hebdos animaliers.
Pas une icône, juste un frère humain. Je guette ses concerts.

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