Mediapart et la justice : une position à géométrie variable...

Mediapart refuse une perquisition après la divulgation de l'enregistrement d'une conversation entre A.Benazlla et V. Crase. Fort bien ! Mais, dans le même temps, les journalistes du site, acceptent de fournir les dits éléments sonores aux juges chargés de l'instruction de l'affaire du 1er mai... Cette façon de réagir à "géométrie variable" peut poser question...

Il fut une époque où, même sur réquisition, des journalistes s'efforçaient de ne RIEN "documenter du tout". Par exemple, en "égarant" ou en expliquant avoir restitué à son réel propriétaire les documents recherchés, puis en invoquant le secret des sources pour ne pas divulguer le nom de ce dernier... Et ceci, partant du principe que les enquêteurs, policiers comme juges, n'avaient qu'à se référer à ce que les journalistes visés par la réquisition et/ou la perquisition avaient publié et que cela suffisait. Dans le cas de Médiapart, les enquêteurs pouvaient réaliser une copie des sons à partir du site. J'ai personnellement vécu une telle situation par deux fois : suite à une très grave bavure d'un policier, avec mort d'homme, qui amena la police des polices dans les locaux de ma rédaction. Un autre fois lors de l'affaire de Tarnac. 

Brigadier Marchaudon

La première fois, il s'agissait de la mort d'un jeune délinquant qui, pour une fois, n'avait pas fait grand chose. Son malheur avait été de croiser une patrouille de police. Plus particulièrement, le brigadier Marchaudon. Celui-ci n'avait pas tiré moins de cinq balles... dont deux ou trois atteignirent la victime... dans le dos. Il n'avait même pas été suspendu. Je réussissais à entrer en contact avec lui au téléphone, dans son commissariat. Installé dans un studio de RTL je commençais à enregistrer la conversation, avant d'expliquer à ce policier comment je procédais. Il refusait que notre échange se traduise en une interview radiodiffusée. Je lui annonçais donc que je ne me servirais de la bande QUE pour alimenter le papier que je tirerai de notre entretien. Pourtant, celui-ci aurait en effet constitué un document radio comme on entend rarement. Ce policier, m'expliquait entre autres "que son tir n'était pas si bon que cela car, d"habitude, au stand, à l'entrainement, il aurait mis les cinq dedans...". Suivaient quelques considérations bien senties et racistes sur la victime. Après diffusion de mon papier qui racontait tout cela, je fus convoqué à l'IGS (la police des polices de la Préfecture de Police de Paris) et placé en garde-à-vue. Je passe le numéro de duettistes de mes deux interrogateurs, qui la jouaient "bad cop, good cop", le premier croyant me faire peur en m'annonçant qu'ils allaient me transporter jusqu'à la rédaction de RTL pour perquisitionner. Selon lui, la honte devant mes confrères... Arrivés au milieu d'une rédaction assez décontractée, ils demandèrent l'enregistrement de ma conversation avec leur collègue. Le rédacteur en chef en charge cet après-midi avait déjà fait le ménage. Il expliqua, en faisant constater aux deux "limiers" que les archives de la radio étaient en travaux, que la bande avait été égarée. Fin de partie ! Nous n'avons jamais entendu à nouveau parler de cette affaire. Ce qui ne m'empêcha pas, devant la gravité des faits, de faire écouter la bande son à un confrère du Monde. Lui aussi fit un papier pas plus tendre que le mien pour le brigadier "tireur d'élite"...

Le petit carnet de Tarnac

Deux reporters de l'agence que j'ai créée, après mon départ de RTL, passent derrière la perquisition des supers flics de l'anti-terrorisme, à Tarnac. Ils découvrent, dans un appartement retourné par les policiers, un petit carnet dans lequel figurent quelques annotations qui posent question. Je rejoins mes troupes. Nous exploitons le contenu du carnet sur place. Interviews, recoupements, vérifications d'adresses... Puis nous publions dans le JDD, avec un fac-similé d'une des pages du carnet. Le juge d'instruction n'en croit pas ses yeux et fustige la perquisition incomplète de ses OPJ. On m'envoie une réquisition par fax pour obtenir le dit carnet. Il est depuis longtemps bien planqué hors de la rédaction. J'explique que les seuls éléments en notre possession sont ceux du JDD. Que les enquêteurs n'ont qu'à reprendre ceux-là. Je passerai plusieurs heures à la SDAT (sous direction anti-terroriste de la PJ) pour expliquer, face à deux OPJ qui n'en croient pas un mot (ils n'ont pas tort) que nous n'avons pas emmené le "petit carnet" de Tarnac avec nous. Que nous nous sommes contentés d'en photographier quelques passages... que le JDD a publiés... Fin de l'histoire !

Tout cela pour une seule et unique raison : les journalistes (normalement) ne sont ni des flics, ni des procureurs, ni des juges d'instruction, ni des avocats de la défense ou de la partie civile... Ils n'ont donc pas à choisir dans quel cadre ils vont contribuer (ou non) à l'administration de la justice. En l'occurence d'un côté, refus d'aider à ce qu'une enquête préliminaire détermine (ou pas) dans quelles conditions, par qui, par quels moyens techniques, a été obtenu l'enregistrement d'une conversation, d'un autre côté, acceptation de donner aux juges chargés d'un autre dossier, mais qui incrimine les mêmes personnes, les mêmes enregistrements, pour fonder de nouvelles poursuites à l'encontre de tel ou tel...Une seule restriction à ce crédo : la possession d'informations sur des activités terroristes, pouvant déboucher sur un danger immédiat; ou celle d' éléments pouvant tirer des enfants des griffes de prédateurs. Nous en sommes loin avec le feuilleton Benalla...

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