Qu'on se le dise : Mediapart "travaille avec la justice"

Mediapart a remis lundi après-midi à la justice sept éléments sonores de l'enregistrement d'une conversation entre Alexandre Benalla et Vincent Crase. Six avaient été mis en ligne jeudi 31 janvier 2019. Le dernier l'a été mardi matin. Les juges ont donc eu droit la veille à un élément qui n'avait pas encore été publié...

Demandez donc à nos confrères de Paris Match ce qui se passait quand un policier et/ou un magistrat venait demander à Roger Thérond, leur illustre directeur de la rédaction jusqu’en 1999, sous une forme ou une autre, de quoi « documenter une instruction » (c’est comme ça qu’on dit, chez Mediapart) ! « L’œil » ( le surnom de R.Thérond dans la profession) répondait : « Tous nos éléments (texte et photos Nd’AH) ont été publiés. Reprenez le journal ! ». À cette époque, RIEN ne sortait de la rédaction de l’hebdo, question de principe. Quant à l’identification des sources, n’en parlons même pas ! Et Match n’était pas le seul à ainsi réagir… On a donc appris ce matin que Mediapart, dans le cadre de l’affaire Benalla/Crase, a décidé de « travailler » avec la justice. Certains seraient tentés de dire « collaborer », mais se poser des questions sur ces façons de faire semble tellement « politiquement incorrect », qu’ils sont priés de ne pas en rajouter. Voici quelques mois, surpris que des révélations de son site n’aient pas été reprises par les confrères, à la mesure de ce qu’il en attendait, Edwy Plenel avait écrit au Procureur de Paris pour se plaindre de ce peu de considération de la part de la profession, mais aussi pour dénoncer le scandale politico-financier dont Mediapart s’était saisi. 

« JOURNALISTE PROCUREUR »
C’est en tout cas ainsi que plusieurs médias – dont le sien - nous avaient appris ce qui s’était passé. Les mêmes – sauf le sien – dénoncèrent alors le Procureur derrière le journaliste… Pour ce qui me concerne, je m’étonnais publiquement de ce mélange des genres. Voici qu’après le Procureur, apparaissent aujourd’hui, derrière les (certains) journalistes les « juges d’instruction ». Mediapart a fourni, aux juges chargés d’élucider les faits reprochés à A.Benalla et V.Crase le 1er mai 2018, sept enregistrements d’une conversation entre les deux « acolytes », captée par on ne sait quels moyens ni par qui. Six avaient été publiés par le site d’information. Le septième a été mis en ligne in extremis, avant le RV avec la justice. Ou après, car on ne connait pas l’heure de ce dernier ? Certains s’égosillent déjà en rétorquant : quelle importance puisque ces éléments avaient été publiés ? Réponse : l’éthique. Il fut une époque à laquelle, comme pour Match, RIEN ne sortait d’une rédaction ! Et, quand magistrats et/ou policiers réclamaient des éléments d’enquête journalistique, ils s’entendaient en effet répondre : ils ont tous été publiés, reprenez le journal ! Idem en radio…Le problème dans ce genre de chose c’est que l’on se pose la question : où s’arrête-t-on ? 

LE PLUS GÊNANT
Certes, les journalistes de Mediapart ajoutent : nous ne révèlerons jamais nos sources ! Manquerait plus que ça ! Mais pour le reste. Pour ce qui est de « fournir » des éléments d’enquête journalistique à la justice, où s’arrête-t-on ? Cela dit, ce questionnement serait (peut-être) de moindre importance, si Mediapart n’avait écrit le lundi 4 fevrier 2019 POURQUOI il « travaillerait » avec la justice. « Mediapart a annoncé faire droit à cette demande (la communication des enregistrements Nd’AH), dont l’objectif est de documenter en procédure la violation du contrôle judiciaire de MM Benalla et Crase ». Et le site d’ajouter : « L’enjeu n’est pas mince, les deux hommes risquent désormais la détention provisoire ». On est loin du complot terroriste ! Car, rappelons-le : les juges qui se sont fait remettre ces cassettes, ne sont chargés que de l’instruction des faits du 1er mai. Lesquels ne voleront pas très haut non plus, si l’heure de la correctionnelle vient un jour… Ces magistrats n’enquêtent en rien sur les « activités » des duettistes, dans le domaine de la sécurité de tel ou tel personnage privé… Mediapart accepte donc d’aider la justice à « documenter en procédure une violation de contrôle judiciaire ». Et, par-là, de faire envoyer deux hommes en prison. Fussent-ils A.Benalla et V.Crase. Si elle y avait été contrainte, la justice n’aurait eu d’autre choix que de se contenter de ce que Mediapart avait publié. Mais là, ce sont des confrères qui l’aident à (peut-être) enfermer deux personnes. Et c’est surtout ça qui me gène !

 

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