Gilets jaunes: un nouvel humanisme face à la barbarie néolibérale

Le néolibéralisme est une entreprise de déstructuration du langage, du lien social et des cultures, à forte tendance totalitaire. Les manifestations actuelles de cette idéologie sans idées ne sont pas des « dérives», mais l’aboutissement d’un long processus. Face à cette forme ultime de totalitarisme, le mouvement des Gilets Jaunes incarne en ce moment l’unique espoir de la France, une alternative radicale et positive, aussi subversive que le système est pernicieux.

Un type de « gouvernance » (comme la nouvelle entité bureaucratique néolibérale aime à s’auto-désigner) bien plus insensé que tout ce que le monde occidental a connu depuis la seconde guerre, est en train de se mettre en place dans notre pays. Seul un relatif manque d’adaptation des institutions qui régissent la répression (policière et judiciaire) le sépare d’un régime ouvertement totalitaire, avec lequel il partage néanmoins plusieurs caractéristiques – et pas des moindres. Parmi elles, un type de propagande qui peut désormais, dans les termes d’Hannah Arendt, « insulter outrageusement le bon sens (common sense) », et cela parce que « le bon sens a perdu sa validité »[i]. Les deux principales formes de totalitarisme du 20e siècle (fascisme et bolchévisme) menaient leur(s) guerre(s) contre ce bon sens commun en déformant ou en restructurant le langage, en le coupant du monde, en  appauvrissant ou en vidant ainsi les catégories qui nous permettent de saisir la réalité. La nouveauté du néolibéralisme consiste en sa radicalité. L’intervention destructrice ne se fait plus sur les catégories du langage, mais en amont, au niveau de son fondement, par la négation de l’intelligibilité du monde humain et ainsi de la possibilité même de la parole. Certes, ce faisant, le néolibéralisme s’appuie sur des décennies de travail de sape. Car, en tant que raison partagée, cette Parole est déjà pré-affaiblie, sclérosée par la logique bourgeoise-capitaliste de l’individualisme et par la financiarisation accrue des rapports interhumains.

Tout comme dans le cas des totalitarismes classiques, c’est d’abord le caractère déraisonnable des doctrines néolibérales qui impose une intervention sur nos capacités même de raisonnement. A l’instar des autres idéologies à prétention totalisante, le néolibéralisme représente aussi une forme extrême de réductionnisme, en l’occurrence la réduction des sociétés et de l’humain à des chiffres à valeur marchande. Cependant, à la différence du capitalisme historique, tous les aspects de la vie et de la société sont aujourd’hui soumis non plus à des lois économiques, mais à l’arbitraire des grands acteurs financiers, des grands capitaux, dont la logique n’est plus celle du profit, mais de LEUR propre profit. Le capitalisme classique demande à la population de se soumettre à une idée utilitaire qui peut encore être présentée  comme une forme de rationalité sociale. Avec le néolibéralisme, le citoyen est appelé à faire un saut de foi en acceptant le sacrifice pour une oligarchie devenue transnationale et (hormis quelques figures connues et médiatisée) entièrement occulte. Que ce fonctionnement et la « philosophie » qui le sous-tend contredisent à la fois une logique économique et une logique sociale plus large constitue un fait avoué et assumé par les grands clercs de cette doctrine, dont le père fondateur, Friedrich Hayek. Dans son Law, Legislation and Liberty, ce dernier décrit ainsi le problème de l’incompatibilité entre la raison des sociétés humaines et celle du marché :

« A présent néanmoins [les citoyens des pays capitalistes] trouvent l’économie du marché largement incompréhensible ; ils n’ont jamais pratiqué les règles sur lesquelles elle repose, et ses résultats lui paraissent donc irrationnels et immoraux. Ils la voient souvent comme une structure arbitraire maintenue par des forces sinistres. En conséquence, les instincts innés et longtemps submergés refont surface. Leur exigence d’une distribution juste dans laquelle le pouvoir organisé sert à allouer à chacun ce qu’il mérite est, au sens strict, un atavisme basé sur des émotions primaires. Et c’est à ces sentiments prédominants que les prophètes, les philosophes moraux et les constructivistes font appel dans leur plan de création délibérée d’un nouveau type de société »[ii].

L’« atavisme », les « instincts » et les « émotions primaires » qui entravent l’acceptation de l’économie de marché désignent ici, nous l’avons compris, les remparts intellectuels, moraux et sociaux de la raison partagée.  La raison non-partagée – la raison obscure et incompréhensible du marché – étant incompatible avec celle de milliers d’années de vie sociale humaine, la solution est aussi simple que radicale : anéantir la parole commune, vider le langage de son histoire et de son sens, déraciner les cultures. En d’autres termes, tuer l’humain. Un doux rêve porté également par les divers avatars intellectuels (assumés ou pas) du néolibéralisme : le postmodernisme philosophique, le transhumanisme, le néodarwinisme. Le rejet de l’humain par la logique néolibérale ne concerne pas uniquement ses composantes culturelles et sociales, mais aussi sa dimension naturelle : le lien inséparable entre cultures et nature, tout rapport au monde autre qu’utilitaire. 

Cette Weltanschauung est aussi la base d’une forme inouïe de mépris qui réduit au néant non pas seulement l’humain, mais aussi les humains : ceux qui ne sont RIEN parce qu’ils n’ont rien, parce qu’ils sont exclus par le marché, en deçà du marché ou en surplus (le surplus de population qui permet l’asservissement des sociétés). Les riens sont sans parole là où seul le grand Capital « parle ». Il faudrait ainsi comprendre que ce célèbre mépris n’est pas tout simplement – ou pas uniquement – celui d’un individu mégalomaniaque et misanthrope ; c’est un mépris fonctionnel, essentiel, intrinsèque à ce système, et qui s’exprime peut-être un peu trop tôt. Convaincu d’avoir d’ores et déjà éliminé toute possibilité d’une vraie parole et du bon sens commun à travers des décennies de désagrégation sociale et avec l’aide des grands relais de propagande (presse), des grandes institutions et des leaders syndicaux, le système se montre. Nous nous devons, nous les riens, de le regarder en face, avec tous les « atavismes » qui nous permettent encore de le juger.

Il me semble donc que nous ne risquons nullement de faire injustice au néolibéralisme – le néolibéralisme classique et ses avatars les plus récents – en le définissant comme un vaste projet de destruction du rempart que les sociétés humaines s’efforcent d’ériger depuis des millénaires contre les forces indissociables de la cupidité et de la barbarie. A la différence des (deux) autres formes de totalitarisme, qui s’imposent avec un large soutien populaire et dont la propagande vise à obtenir une forme d’identification, le totalitarisme néolibéral ne peut ainsi s’imposer autrement que par la fourberie, le mensonge et l’occultation. Sous prétexte de méfiance envers les « foules » et les « masses », en brandissant la menace permanente des « populismes » rouges et noirs, un tel système parvient à appliquer son « projet » en dépit d’un rejet quasi-total de la part des populations. Certes, en capitalisant désormais la plupart des richesses de la planète, il dispose de l’une des armes les plus efficaces à cette fin : ce que nous appelons communément la « corruption ». Avec le néolibéralisme, la corruption n’est plus un phénomène plus ou moins répandu au sein d’une société, mais son mode même de fonctionnement, son principal outil de gestion, la clef de voûte des hiérarchies et des institutions.

La corruption s’accompagne également d’une forme de flou, donnant l’impression d’un vide programmatique pouvant se résumer par le slogan « parce que c’est notre projet ». Ce flou est également présent dans les autres idéologies de type totalitaire : les fascismes, comme les bolchévismes, ne pouvant pas obtenir – et n’essayant d’ailleurs pas de chercher – une adhésion rationnelle ou utilitaire, ne serait-ce que superficielle, fondent essentiellement leur propagande sur des notions indéterminées ou négatives. Dans notre cas, un culte de la personnalité d’une facture très marketing, people et glamour, ainsi que la désignation des ennemis nécessaires contre lesquels le régime est censé nous protéger (les « extrémismes »). Toutes les valeurs positives d’une société et les liens qui la forment peuvent ainsi être réduits (chez Hayek ou Friedmann, comme chez notre Jupiter) à des attributs des grands ennemis de la « démocratie ».

La propagande s’accompagne surtout de moyens moins glamour de persuasion destinés à ceux qui demeurent insensibles aux avantages du système et à sa démagogie. Revers négatif d’une propagande déjà très limitée dans ses possibilités et réduite à une caricature des « public relations », la censure et l’oppression sont apparemment jugées – sans doute à juste titre – comme étant plus efficaces dans la situation actuelle. D’une brutalité sans précédent de par leur caractère massif, institutionnalisé et hautement technologique, elles confinent de plus en plus à la terreur. Inévitable conséquence de la fin de la parole, cette terreur, avec son corollaire d’arbitraire, n’est pas uniquement le signe le plus saillant d’une politique totalitaire, mais aussi celui d’une phase finale métastatique dans l’« évolution » du capitalisme. Lorsqu’une infime poignée de milliardaires – et, par ruissellement, leurs valets les plus serviles – peuvent encore satisfaire un appétit insatiable de l’acquisition toujours croissante et de l’exploitation sans limites, qui étaient auparavant à la portée de toute la classe bourgeoise, le « déclassement social » ne concerne plus uniquement les groupes les plus fragiles ou les plus exploités.  L’épuisement des ressources et l’impossibilité pour ce système de renoncer à l’obsession d’une croissance infinie ne peuvent aboutir qu’à la suppression brutale des derniers acquis non seulement des classes pauvres, mais aussi de la petite bourgeoise et –  bientôt – de la grande bourgeoisie historique.

Une fois atteintes les limites de l’exploitation, il ne reste que le pari, certes hautement risqué, de l’autodestruction. Cette autodestruction n’est pas gratuite – il n’y a rien de gratuit dans le monde néolibéral –, car elle peut servir de base à une renaissance future, ce que les petits idéologues qui ont nourri la « réflexion » de notre président appellent « destruction créatrice » (toujours les oxymores…). En effet, une fois le mythe du progrès entièrement décrédibilisé, l’autre meilleur allié de l’économie libérale, qui a déjà rendu possible la soumission totale de l’Europe occidentale aux lois du marché mondialisé, entre en jeu : le mythe de la « reconstruction ». En toute logique, la destruction et la guerre constituent l’étape ultime de cette mascarade totalitaire, car elles représentent la chance d’un effet Phoenix du système, d’un rebondissement de la sacrosainte croissance. Il suffit d’écouter d’une oreille attentive le premier grand discours du banquier président devant le Congrès, après son élection, pour découvrir l’omniprésence du mot « guerre ».  Il faut surtout comprendre qu’il ne s’agit pas de sombres prophéties, mais d’un mode de fonctionnement, d’une forme d’exercice du pouvoir par une élite financière qui se sait dépourvue de toute légitimité, de toute rationalité et de toute possible emprise sur les esprits.

Que faire, donc ? Déjà, il est évident que la radicalité de la menace exige, impose une action radicale. Le système qui se consolide peu à peu, par tous les moyens décrits ci-dessus (et sans doute d’autres qui m’ont échappé), ne sera jamais ébranlé par des « réactions » ponctuelles ou même généralisées contre certaines mesures. Une bonne orchestration institutionnelle – renforcée par l’appareil bureaucratique bruxellois – prévoit la gestion de mouvements ponctuels, et tente même de les manipuler et de les détourner, là où elle ne semble pas parvenir à les prévenir. Parmi les ruses et les manipulations, la plus redoutable me parait être l’instillation dans les esprits d’une logique purement revendicative et catégorielle (syndicale). La manipulation des « revendications » est au moins aussi ancienne que le marché commun et elle a été savamment mise en place et entretenue – moyennant divers avantages pour les responsables – par les gouvernements successifs. Elle va dans le sens d’une préoccupation éminemment individualiste, du petit intérêt immédiat, et conforte ainsi le mode de fonctionnement du système. Quémander « plus de salaires », « plus de moyens » ou même « plus de justice fiscale » ou « plus de démocratie », c’est renoncer à obtenir un jour la justice fiscale et la démocratie tout court. D’où la gravité de la trahison de certains leaders syndicaux, dont les premières victimes ont été jusqu’ici les syndiqués eux-mêmes et les catégories que les syndicats étaient censés défendre. Se contenter de quelques « acquis », faire reculer sur deux ou trois mesure(tte)s constituent de graves leurres qui obscurcissent et rendent vaine toute vraie appréhension de ce système, et l’opposition qu’il peut engendrer. Cela s’applique aussi aux principaux partis dits d’ « opposition », qui se complaisent dans le rôle – légitimateur pour le système – d’une opposition purement formelle et sans aucun effet aujourd’hui.

Qu’est-ce donc qu’une action radicale ? On peut trouver maintes déclinaisons d’une opposition radicale, c’est-à-dire celle qui touche le mal à sa racine, dans les éléments que le système lui-même considère comme dangereux pour lui, c’est-à-dire ceux qu’il tente d’éliminer par tous les moyens. Bien évidemment, ce ne sont pas les idéologies communistes et fascistes, avec lesquelles il a infiniment plus de points communs que de divergences (une logique productiviste, destructrice, totalitaire, expansionniste, « progressiste », et j’en passe) qui peuvent l’atteindre. Parmi les propositions des GJ – je refuse donc de les appeler « revendications » – les plus subversives, celles qui peuvent toucher au cœur même du système, sont le RIC et les diverses formes de réappropriation de la parole publique, de notre parole commune.

Le RIC est le signe d’une maturité politique, qui n’est pas un état, mais un processus, la manifestation permanente d’un désir de responsabilité, d’un désir d’avoir et d’entretenir une conscience civique, et une conscience tout court.  Dans ce désir de parole et de pensée politique au sens grec terme s’affirment simultanément deux choses essentielles que le néolibéralisme nie « en même temps » : l’individu (le véritable individu individué, qui pense le monde) et la conscience collective, voir globale, qui est le corollaire de cette existence individuée. Elles s’accompagnent du rejet de toute forme de ‘leadership’, cet ancien outil d’infantilisation des peuples, ainsi que de toute forme d’enrégimentation. En refusant de devenir des « foules » et des « masses », les citoyens éveillés écartent ainsi, avec sagesse et bon sens, toute possibilité d’instrumentalisation totalitaire, et ils redonnent à ce bon sens une chance de revenir dans la cité. Il y a urgence.

L’autre élément contre lequel le néolibéralisme mène une lutte sans pitié est la vraie solidarité, fondée non sur un effet superficiel de foule ou sur des « intérêts » communs, mais sur des liens humains, sur une parole et une vie sociale réellement partagées. La solidarité et le renforcement des liens humains constituent donc, eux aussi, une voie d’accès privilégiée à une conscience plus globale, une véritable acceptation des différences. La tolérance commence par le fait de forger et d’assumer sa propre différence, par une individuation à tous les niveaux, le contraire de cette criminelle uniformisation du monde et de l’humain qu’ambitionnent tous les systèmes totalitaires.

Indissociable de la solidarité, la gratuité, qui ne s’applique plus guère aujourd’hui qu’à des offres commerciales, pourrait révéler, elle aussi, toute sa force subversive contre un système où les choses n’ont de sens qu’à travers leur valeur marchande.

Enfin, devant la négation de tous les aspects de l’intelligence humaine autres que ceux qui sont impliqués dans les opérations financières et techniques, il existe une arme redoutable dont certains de nos concitoyens artistes ont eu l’heur de nous rappeler l’existence. Pour citer de nouveau Hannah Arendt : « Les initiatives intellectuelles, spirituelles et artistiques sont aussi dangereuses pour les totalitarismes que les initiatives de gangsters des foules, et les deux sont plus dangereuses que la simple opposition politique ».[iii]

Quoi qu’il en soit, je suis convaincue que lorsque tous les éléments d’emprise totalitaire exposés ci-dessus rencontrerons une opposition radicale et positive assez large, ce système ne pourra que s’effondrer. Mais cette fois-ci il faudrait que cela se produise avant qu’il ait eu le temps de manifester toute l’ampleur de ses capacités destructrices. Nous avons la chance, que nous devons bien comprendre et saisir, d’avoir avec nous un mouvement qui est à la fois radical et positif, et qui est de ce fait infiniment plus qu’un simple mouvement d’opposition politique. Il faut le dire, consciemment ou pas (le plus souvent consciemment), les GJ se situent ouvertement dans la lignée des « prophètes, philosophes moraux et constructivistes », sur le plan de la parole et des valeurs humaines, bien au-dessus des prétendues incompréhensibles voies des dieux du marché.

 

[i] H. Arendt, The Origins of Totalitarianism, New York, Meridian Books, 1958, p. 152.

[ii] F. von Hayek, Law, Legislation and Liberty, Vol. 3: The Political Order of a Free People, University of Chicago Press, 1981, pp. 164-5 [notre trad.]

[iii] H. Arendt, op. cit, p. 339 [notre trad.].

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