Les sols agricoles en France : état, menaces. Agroforesterie.

Quel est aujourd’hui l’état des sols agricoles en France ?

Le GisSol (Groupement d’intérêt scientifique « sol »)[1] a livré deux rapports d’étape aux ministères de l’Environnement et de L’Agriculture, l’un sur l’état des eaux des nappes après filtration par les sols agricoles, l’autre sur l’état physico-chimique et microbiologique des sols.

Ce dernier rapport a été présenté en novembre aux ministres et à la communauté scientifique et technique, après dix années de travaux. D’emblée, le rapporteur, M. D. Arrouays (unité InfoSol – INRA Orléans) a fait la remarque que « « L'état des sols français est plutôt satisfaisant »

Le sol, substrat des cultures de pleine terre, a différentes fonctions que le GisSol résume ainsi « Une ressource essentielle, non renouvelable qui rend des services multiples », ce qui masque en fait des enjeux « planétaires » : disponibilité en eaux de qualité, production de biodiversité, production d’énergie via l’alimentation produite et, donc, sécurité alimentaire, aptitude à subir le changement climatique, etc…

 

Le pH (acido-alcalinité) des sols est dans l’ensemble assez stable, l’acidification par lessivage est contenue sauf dans certains terrains « cendreux » tels nos sables landais. La diminution des intrants chimiques (engrais) de ces dernières années n’affecte pas les taux en potassium. La présence de contaminants, notamment de métaux lourds comme le plomb, le cadmium et le zinc est constatée en teneurs généralement « plutôt faibles », en tout cas d’autant moins élevées faibles qu’on s’éloigne des zones industrielles et urbanisées, ainsi que des grandes infrastructures routières. Néanmoins en région parisienne et dans le Nord – Pas-de-Calais, ces contaminations ont gagné « des auréoles plus larges » (sic).

Deux contaminants d’origine phytosanitaire, des pesticides donc, sont plus nettement stigmatisés. D’abord un organochloré définitivement interdit depuis 1998, le lindane, « présent dans tous les sols, même là où il n’a jamais été épandu » indique le rapporteur. Et puis, dans les sols portant des bananeraies aux Antilles, un autre insecticide organochloré, largement utilisé jusqu’en , le chlordécone, est présent et persiste à des taux inquiétants.

 

Au plan microbiologique, l’analyse de l’ADN microbien des sols montre une teneur et une diversité biologique nous rassurant sur leur activité : les sols agricoles ne sont absolument pas stériles.

 

Au plan de la fertilité « chimique », ce sont les faibles teneurs en phosphore dans la grande majorité du territoire qui inquiètent. A l'inverse, l'augmentation des teneurs, ainsi que des nitrates, dans les régions d'élevage, telle que la Bretagne ou le Nord-Pas-de-Calais, est préoccupante en raison de son impact sur la qualité des eaux et sur l'eutrophisation des milieux. « Cette juxtaposition de situations d'excédents et d'insuffisances potentielles soulève la question d'une meilleure valorisation des effluents d'élevage pour corriger les unes et les autres », explique le rapporteur D. Arrouays

Donc à côté des métaux lourds, éventuellement de la dioxine et des PCB, ainsi que de certains pesticides ou des effluents eutrophisants, les dangers qui menacent vraiment les sols français, et essentiellement les sols agricoles, sont d’une part l’érosion qui touche aujourd’hui 17% du territoire[2], et de l’autre l’artificialisation des sols (bétonnage ou « bétonisation », bituminage).

 

L’artificialisation des sols fait perdre en surface à l’agriculture française (toutes formes, dont maraîchage) l’équivalent d’un département tous les sept ans.

 

Enfin, incertitude ou menace : l’impact du changement climatique. Les deux en fait, « incertitudes » provenant du manque de connaissances subsistant sur les réactions des sols aux impacts du climat. Incertitudes et donc interrogations qui portent par exemple sur le stockage du carbone et son devenir sous l'effet du changement climatique

3,2 milliards de tonnes de carbone sont stockées sous nos pieds. « A 10 € la tonne de carbone et si l'on considère que 40% se trouve dans les 30 premiers centimètres travaillés, les agriculteurs détiennent avec leurs champs l'équivalent du budget annuel de la France », relève non sans humour D. Arrouays, qui ajoute : « Il faut considérer les sols comme un patrimoine de l'humanité » en citant Antoine de Saint Exupéry en guise d'avertissement : « On n'hérite pas la terre de nos ancêtres, on l'emprunte à nos enfants »

 

[1] Créé en 2001, le GisSol regroupe deux ministères (agriculture et environnement), l'Inra, l'Ird, l'Ademe, l'Inventaire forestier national. Pour en savoir plus : www.gissol.fr.

 

[2] La réduction des surfaces en polyculture-élevage à prairies naturelles et la déprise agricole et pastorale, entre autres en montagne, couplées à l’intensification de type céréalier (cultures annuelles, voire monoculture du maïs) expliquent cette évolution. La réglementation imposant les couverts végétaux avec des plantes pièges à nitrates doit permettre d’enrayer ce phénomène, du moins en zones d’intensification céréalière et cultures industrielles [note explicative ajoutée par l’auteur du présent article].

 

Sécheresse : quel était fin octobre l’état des nappes en France ?

 

Selon le BRGM (Bureau des recherches géologiques et minières), largement plus des deux tiers des nappes étaient en déficit d’eau puisque 79% d’entre elles affichaient un niveau inférieur à la normale..Pour le BRGM, le mois d’octobre aurait été : « parmi les mois d’octobre les plus secs des 50 dernières années, sans être pour autant exceptionnel. Les cumuls de précipitations sur les mois de septembre et d’octobre sont globalement déficitaires de 25 à 50 % sur l’ensemble du territoire. Le déficit atteint même 50 à 75 % des Pays de la Loire au Calvados, près de la mer du Nord, de l’Aquitaine à l’Auvergne à la basse vallée du Rhône, ainsi que une grande partie Est de la Corse. Toutefois, sur le littoral du Roussillon, les précipitations sont excédentaires de 50 à 100 % »

 

Biodiversité, réservoirs à insectes auxiliaires et entretien des sols en viticulture durable.

 

Il y a quelques années, j’avais effectué un reportage[1] pour une revue nationale sur l’exploitation de Philippe Bardet, viticulteur Farre [2] à Sainte-Colombe, à cheval sur les appellations St Émilion et Côtes de Castillon. Il s’agissait de montrer une exploitation tournée depuis longtemps déjà vers le développement durable, où –à l’époque- les insecticides étaient déjà bannis par M. Bardet de la pharmacopée pesticide d’usage courant en viticulture de qualité.

 

Exploitation « repaysagée », avec haies composites (suivies par l’Association Arbres & Paysages 33 et par l’INRA-ENITA) et enherbement naturel des parcelles, contrôlé par tonte hors butinage, et entretien mécanique sous le rang. M. Bardet se réserve évidemment la possibilité d’intervenir avec son pulvérisateur, si besoin est, contre le mildiou principalement, afin de maintenir la qualité de ses raisins et, évidemment, s’assurer d’une production rentabilisant ses coûts et surcoûts d’exploitation. Pour ce faire, et bien en amont, une dizaine d’années auparavant, avec un mécanicien local, il avait adapté un pulvérisateur à jet porté travaillant rang par rang (le must) et récupérant la bouillie éclaboussant et s’écoulant du feuillage traité de façon à la recycler (moindre quantité utilisée à l’hectare) et à éviter la pollution du sol, par exemple avec le cuivre de la bouillie bordelaise.

 

Après la vendange, un ultime nettoyage inter-rangs de l’ensemble du vignoble est réalisé par le pâturage de 700 brebis (tandis que la croûte calcaire rendue à la biodiversité, à végétation mésophile, « méditerranéenne », suivie par le Conservatoire régional des espaces naturels, dont le siège est à Pau, est « nettoyée » par quelque 150 chèvres durant quatre jours).

 

Ce n’est pas « bio », mais… c’est encore plus proche de la nature dans la mesure où le Cahier des charges « bio » ne prévoit pas les haies, l’enherbement naturel, le pâturage, etc…

 

A travers la France, de nombreux professionnels sont dans des démarches analogues, encouragés par les Pouvoirs publics, par leurs interprofessions, par l’Institut français de la vigne et du vin.

 

Par exemple, parmi les solutions travaillées pour se substituer à l’entretien sous le rang (soit par désherbage chimique, soit par désherbage mécanique, soit par désherbage thermique), les paillages, mulchings et autres techniques de couverture biodégradable sont étudiées et expérimentées par l’IFV dans le sud-est et dans le sud-ouest.

 

Ainsi l’association BRF (bois raméal fragmenté) et granulés de paille compressée a été abandonnée faute d’efficacité et en raison des volumes de BRF à manipuler. Le paillage (paille de chanvre) associé à l’écorce de châtaignier (celle-ci relargue dans le sol des tanins limitant les germinations d’adventices[3]) offre une solution efficace mais onéreuse qu’il faut confirmer en même temps qu’en étudier les conséquences « fertilisantes » sur la qualité du raisin.

 

Le broyage de tonte de l’inter-rang fournit de la biomasse susceptible d’être utilisée en « mulch » sous le rang. En l’état des expérimentations, l’efficacité en est décevante. Étude cependant à poursuivre en y adjoignant par exemple une paille de brôme des toits qui est phytotoxique vis-à-vis des germinations et développements de plantules.

 

Sur les jeunes plantes, les « plantiers », une solution semble prometteuse qui consiste en la pose d’un « feutre » de fibres végétales 100% biodégradables. A la plantation, la pose peut être mécanisée ; une plantation ainsi réalisée dans l’Aude en 2009 par la Chambre d’Agriculture tient parfaitement le choc et la vigne ne semble en rien affectée. Une étude est conduite pour l’adaptation à des plantations adultes.

 

[1] Biodiversité et viticulture durable à Sainte-Colombe, in Dossier « Environnement, des solutions », Phytoma – La défense des végétaux – n°611- Janvier 2008 – p 25 à 27.

[2] Farre : Forum pour une agriculture raisonnée respectueuse de l’environnement.

[3] Adventices : les plantes qui, lorsqu’elles poussent là où elles sont indésirables, sont appelées mauvaises herbes.

 

Un mot sur les haies en paysage agricole, en agriculture durable.

L'agroforesterie montre déjà des résultats probants en pays sahéliens et en régions chaudes où les cultures (notamment vivrières), ne serait-ce qu’en raison des ombrages. Nos paysages agricoles ou viticoles français ont connu ce type de pratiques : pêchers de vigne, noyers dans des champs (voire céréales entre des rangs de noyers), etc.

 

Mais les structures bocagères que l’on tend aujourd’hui à restaurer en sont un exemple où sont associés : arbres, pâtures ou herbages et champs cultivés. Et, dans un contexte de changement climatique et de recherche de sources d’énergie renouvelable, en l’occurrence « énergie verte », nous allons assister à un retour vers ces associations paysagères de plus en plus souhaité et/ou conseillé. En tournant le dos aux excès du remembrement et de l’aménagement des surfaces agricoles tourné vers l’intensification du machinisme agricole de grande capacité.

 

A l’intérêt agronomique et environnemental, viennent s’ajouter d’autres préoccupations conduisant à la valorisation de la biomasse produite. Je me souviens, au milieu des années cinquante (au siècle dernier !...), des talus plantés et haies du bocage des vallées et thalwegs maillant le Pays de Caux ; chaque hiver, nous grimpions dans les hêtres (et tout de même quelques autres essences que nous élaguions, voire que nous remodélions en coupant des grosses branches ; et là où la densité d’arbres était trop importante, nous abattions des fûts. Durant des semaines, les environs de mon école d’agriculture résonnaient du beau bruit des serpes dans les arbres, du bourdonnement, que dis-je ? du chant alternatif des « passants », les passe-partout, que nous manipulions par équipes de deux (souvenirs de courbatures et de grosses fatigues, mais aussi d’odeurs de feu de bois et feuilles mortes, d’humus et de terre humide), et des merlins et haches confiés aux plus costauds d’entre nous chargés de refendre les billes de bois. Les rameaux étaient brûlés sur place et le bois habilement entreposé au bûcher servirait, en partie, deux ans plus tard à entretenir le feu à la porcherie pour la cuisson entre autres des pommes de terre…

 

A l’aune de ce que l’on recommande aujourd’hui : quel gâchis ! Rameaux : production de BRF, bois raméal fractionné (voir plus haut) ; bois et gros rameaux : granulés et plaquettes de « bois énergie … Ainsi, pour prendre un exemple, en Mayenne, où depuis une vingtaine d’années des agriculteurs et éleveurs pionniers se sont engagés dans cette voie de repaysager les exploitations (parcelles ramenées à des tailles inférieures ou égales à 5 ha, plantations de haies doubles avec différentes essences (frênes, chênes, houx, ormeaux résistants à la graphiose, aulnes à proximité des cours d’eaux, taillis y compris de ronces pour abriter le petit gibier…), un Plan paysager bocager a été mis en place en 2001, encouragé par le Conseil général et la Chambre d’Agriculture, avec mise à disposition d’un technicien-conseil. Associés en CUMA (coopérative de mise en commun de matériel agricole), les agriculteurs de la commune de Peuton, par exemple, n’ont pas besoin de s’équiper individuellement de certains matériels sylvicoles pour l’entretien et l’exploitation de ces espaces boisés (les arbres à fûts sont coupés tous les quinze ans sauf un « haut jet » maintenu en place tous les quinze mètres)… linéaires. Les habitants non agriculteurs ont été associés à la démarche. Vingt-cinq kilomètres ont ainsi été créés… avec même un chemin de randonnée pédestre. Les éleveurs et agriculteurs ont pour certains une double activité puisqu’ils font de la sylviculture. Rendement économique ? En gros, cent mètres de haie produisent en moyenne 25 à 30 m3 de bois déchiqueté commercialisés (ou estimés dans le cas de la consommation sur place) entre 20 et 30 €/m3, soit un chiffre d’affaires oscillant entre 500 et 900 €. Un reportage de Céline Fricotté de la France Agricole chez le premier agriculteur qui s’était lancé dans l’aventure et qui s’est équipé et fait de la prestation de service, mentionne qu’il exploite près de 2,5 km/an sur un rayon d’environ 5 km. Sur son exploitation il économise maintenant 4000 litres de fioul/an, sa chaudière a été amortie en trois ans. Chez cet agriculteur, un apiculteur a installé ses ruches depuis deux ans, les fourragères (luzerne et trèfle…), les cultures (colza…) et les floraisons dans les haies (le lierre est en fleurs jusqu’en hiver) fournissent de la nourriture toute la saison.

 

L’entretien en vert dans les herbages est assuré par les animaux eux-mêmes ; la CUMA opère le déchiquetage en bordure des champs, les plaquettes étant livrées à une école et vendues à quelques particuliers.

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