"La morale prospère là où manque la pensée"

Certaines stratégies, loin de combattre un fait, viennent au contraire le renforcer. Il est intéressant de se pencher sur la manière dont nous pouvons, dans certains cas, être complice de ceux qu'on souhaite combattre; dans le même camp que nos adversaires. Ou, dans le cas des luttes contre la discrimination, nous nourrissons ce que nous voudrions éradiquer.

Certaines stratégies, loin de combattre un fait, viennent au contraire le renforcer. Que les intentions de départ soient bonnes ou mauvaises importent peu. Un philosophe (G. Lagasnerie) se demandait, lors d'une émission, dans quelle mesure lorsque nous pensons faire un geste progressiste, nous agissons en réalité aux côtés des conservateurs. Seuls les résultats seront jugés. Néanmoins, il est intéressant de se pencher sur la manière dont nous pouvons, dans certains cas, être complice de ceux qu'on souhaite combattre; dans le même camp que nos adversaires. Ou, dans le cas des luttes contre la discrimination, nous nourrissons ce que nous voudrions éradiquer.

Ainsi en est-il des manifestations contre l'antisémitisme, ou contre l'homophobie,...

Il est peut-être utile de rappeler, dans ce préambule, que manifester est une expression et non une action politique. Or, c'est bien d'action dont nous avons besoin.

Que les politiciens utilisent ce combat pour se (re)faire une virginité, ou par opportunisme ne surprendra que les crédules. Que les habitués de l'indignation sur commande se retrouvent de plateau en émission radio à dénoncer ce "fléau" , là encore, qui peut honnêtement s'en émouvoir.

Plus inquiétant est la passivité avec laquelle nous répondons à ces injonctions de condamner sans réserves, toujours sur le même registre: celui de la morale."La morale prolifère là où manque la pensée" (F. Begaudeau , "Histoire de ta bêtise", ed. Fayard, 2019) résume assez bien, selon moi, la défaite qui est la nôtre dans cette lutte contre les discriminations.

Nous avons lentement accepté, délaissé toute réflexion sérieuse sur ces questions au profit d'une unique condamnation molle, qui ne peut qu'amener à voir ces sujets de manière binaire: le bon vs le mal, les démocrates vs. les antisémites, ...

Toute personne qui sera qualifiée de tel sera ostracisée, marquée du sceau de l'infamie. Indéfendable.  ( Et que fait-on de ces gens, d'ailleurs? Cela, personne ne souhaite véritablement y réfléchir. Les parquer, loin, dans des "camps de rééducation"? )

Je vous entend déjà vous demander: "ne serait-il pas en train de chercher à les excuser? Comment ose-t-il?"

Là n'est pas mon propos, je n'ai que faire des excuses (dans un premier temps, du moins) mais il me semble nécessaire de réfléchir et de comprendre.  Car, si on mesure la pertinence d'une stratégie à ses résultats, il faut se rendre à l'évidence, celle qui a été la nôtre jusqu'à présent est un échec.

Cet échec n'incombe pas à l' "intégration" ou à la disparition du "vivre-ensemble" (ces mots en toc, qui ne se réfèrent à aucune réalité du champ social), mais bien à nos stratégies, à nos discours; bref à notre éloignement progressif du champ de la pensée. A défaut de vouloir comprendre, c'est à dire prendre le temps d'écouter sans juger, dans le but de cerner les mécanismes à l'œuvre, nous avons préférer abdiquer au profit de réflexes, conditionnés (pléonasme),  de donneur de leçons. Nous avons préféré dénigrer tous ceux qui ne pensent pas comme nous, sans chercher à voir qu'il y avait peut-être autre chose qui se jouait derrière ces insultes, ces injures.  Qu'ajoutera une manifestation de plus (fut-elle nationale, de grande ampleur)? Pensons-nous réellement qu'affirmer avec véhémence suffira à contrer ces penchants (sont-ce seulement des penchants?)?

Dès lors que nous entendons le mot "antisémitisme", il ne nous est demandé que de réagir et de crier avec la meute. Émettre une petite objection est déjà de trop. Ce phénomène avait déjà été au centre de débats -à sens unique- lors de la marche "Charlie". Je souscris en partie à l'expression d'Emmanuel Todd, qui parlait de "flash totalitaire" dans la mesure où il nous est imposé- sous peine de disqualification sociale- de suivre la majorité.

A force de mettre en avant un groupe comme symbole de l'oppression, nous avons jeté en pâture ceux-ci à tous ceux qui légitimement se sentent sous-représentés, invisibilisés, ceux "qui sont le plus souvent parlés" à défaut de parler par eux-mêmes.

Aujourd'hui, pour de nombreuses personnes, les juifs comme les homosexuels sont vus comme bénéficiant d'avantages indus; ils sont considérés comme captant l'attention aux dépens des autres groupes marginalisés.  Dans certains lieus, entendre des phrases comme : " oui mais les homosexuels, ils en demandent un peu trop. On entend qu'eux." est tout à fait banal.

Cela me fait l'effet de ce prof qui, pour aider un élève en difficulté, va lui porter une attention accrue, quitte à négliger les autres élèves de la classe. Voulant en faire un emblème censé représenter le dépassement, il l'érige en exemple et l'isole. Il l' exceptionnalise. Mais, par cette attitude, le professeur ne verra pas qu'il désigne à la vindicte de ses camarades un individu, il en fait une proie pour toutes les frustrations. Car, la colère (voir la rancœur) des élèves, plutôt que de se tourner vers les manquements de leur professeur se focalisera sur celui qui est favorisé, celui qui est centre de toute ces attentions.  Tout est fait pour les amener à considérer qu'il leur vole quelque chose, à leur détriment.

Ces groupes sont vus comme favorisés, au dépend d'autres qui ,légitimement, demandent à être pris en considération. L'erreur vient du renoncement de nos luttes à inclure tout le monde. A force de sectorialiser les luttes, nous avons oublier des pans entiers de la population en chemin. A force de se concentrer sur les revendications de certains groupes mieux organisés, nous n'avons pas vu la détresse des autres, moins visibles, dont la capacité à se faire entendre est moindre. Par opportunisme, des politiciens ont mis à l'agenda des revendications- encore une fois légitime- des juifs, des gays, des immigrés (des afro-américains aux Etats-Unis ), sans voir qu'ils les exposaient à la rancœur des laissés pour compte : les "blancs déclassés", les "jeunes de banlieue", ...Toutes ces catégories floues auxquelles nous faisons références, et que nous avons bien du mal à véritablement appréhender.  

Nous avons participer à dresser des groupes sociaux les uns contre les autres et il est temps -plus que temps- de cesser nos condamnations morales pour faire face à nos manquements.

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