Pourquoi nos critiques des violences ne font que conforter le pouvoir

Le terme de violence est l'objet de critiques, de remise en question. Pourtant, la grande majorité de ces critiques tombent dans la même impasse intellectuelle. Elles englobent sous le même terme des réalités différentes, ce qui rend ces faits impossibles à penser dans leur diversité et leurs différences.

Depuis le début des manifestations des Gilets Jaunes, quelque chose me dérange. Je n'arrivai pas à trouver ce qui me chiffonnait et, finalement, au détour de lectures et de vidéos, j'ai compris les raisons de ce sentiment: depuis le début du mouvement, et de la répression qui a suivi, on parle de "violences policières", de "dérapages", de " dysfonctionnement". On condamne ces policiers qui font un usage immodéré de leur arme, etc...

Mais que signifie de chercher les causes de ces actes dans les individus qui les commettent et non chez ceux qui les autorisent, les ordonnent?  Des affaires récentes (Théo, Remy Fraisse,...) ont montré l'absurdité qu'il y a à condamner des policiers - validant la thèse du "dérapage"- alors qu'il est assez clair ceux-ci n'agissent que sur ordre du Ministre de l'Intérieur (qui lui-même prend ses ordres du Président, j'imagine). Dès lors, c'est le gouvernement qu'il faut questionner- à minima. A force de se focaliser sur des individus, on en oublie les institutions qui rendent cette situation possible et même inévitable. Lorsque nous demandons à juger des policiers, nous ne faisons que valider la stratégie de diversion du gouvernement, qui tient son coupable -un fusible en somme- et pourra ensuite continuer à fonctionner "normalement". La violence est le fonctionnement normal de l’État. L'Etat pénal, lui-même, s'appuie sur une individualisation de la peine. Le recours à une cause individuelle est un piège dans lequel nous tombons, d'ailleurs très facilement. Nous savons, par exemple, que des conditions spécifiques ( logements insalubres, écoles délabrées et sous financées, faiblesse des services publics en général) produisent un environnement criminogène pourtant nous continuons à avoir recours à des peines individuelles. Il nous faut penser ces faits comme relevant non pas d'une défaillance de l'individu mais bien des structures.

De même, lorsque nous rentrons dans ce piège consistant à appeler "violences", les actions de manifestants, nous validons les mots du pouvoir. Résister à une attaque, refuser de se soumettre,...ne peuvent faire l'objet de la même dénomination. Or, lorsque nous argumentons pour atténuer, pour tenter de montrer, en face la violences des policiers, nous restons dans un débat dont les contours ont été définis par le pouvoir.

Il nous faut repenser profondément les manières, les mots, par lesquels nous critiquons le pouvoir. Ce mouvement populaire des GJ a agit comme un révélateur de nos failles intellectuelles. La difficulté qu'ont eu les médias, les chercheurs et le personnel politique à interpréter cette insurrection montre bien que bon nombre des concepts habituels (même ceux issus des milieux dits critiques) doivent être questionner, voir abandonnés.

 

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