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Billet de blog 8 août 2013

En réponse à Corcuff encore

Chère Philippe, chers amis et camarades,Il y a des moments où il faut savoir se taire. A l’opposé, il y a évidemment des moments où il faut savoir prendre la parole.

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Chère Philippe, chers amis et camarades,

Il y a des moments où il faut savoir se taire. A l’opposé, il y a évidemment des moments où il faut savoir prendre la parole.

C’est ce que je fais, précisément, et sans « faire le malin », pour expliquer en quoi il me semble important de se taire. Ou peut-être mieux dit : cesser de dire.

Cette « polémique » entre Philippe Corcuff et JC Michéa me semble correspondre très précisément à ce que Michéa identifie dans sa réponse à Corcuff comme un accès de « print or perish ». Ou peut être pire encore, de graphomanie de la part de Corcuff.

Etait-il besoin de commettre cet interminable billet pour 1/ enfoncer des portes ouvertes, et 2/ dire des choses plutôt fausses ?

Je m’explique : on enfonce des portes ouvertes lorsqu’on oppose « éthique de conviction » et « éthique de responsabilité ».  En effet, il s’agit, en d’autres termes, d’opposer pragmatisme et tactique à conviction et vérité. Ph Corcuff dit : il y a des moments où le philosophe devrait prendre le parti de ne pas tout à fait dire la vérité, ou en tout cas exprimer un point de vue tactiquement différent, ou exprimé différemment, de manière à … quoi ? Éviter de faire le jeu de l’ennemi ? Éviter de fâcher un allié ou lui faire du gringue? Ne pas risquer de faire le lit de l’extrême droite ?

Voilà le grand mot lâché : depuis Mitterand, qui s’y connaissait en confluences bourbeuses, le danger politique à gauche est de risquer (non seulement « de faire », mais déjà de « risquer de faire ») de préparer le terrain à l’extrême droite.

En fait le fascisme n’attend personne pour draguer à droite, ou récupérer à gauche. Ni pour que le mouvement inverse ne s’opère en direction de l’extrême droite. C’est bien le jeu pervers du fascisme et du populisme depuis toujours. On se référera au bonheur avec lequel le GRECE à la grande époque où ses taupes  (Alain de Benoist, Louis Pauwels, Yvon Blot…) opéraient au Figaro Magazine (avant F. Olvier-Gisbert ) a su brouiller les pistes en récupérant penseurs et politiques de gauche.

Autrement dit, cette crainte, curieusement appelée pragmatisme, qui consiste à ne pas aborder de sujets complexes au risque qu’ils prêtent le flanc à récupération, polémique, est précisément, et paradoxalement, ce qui fait le lit de l’extrême droite.

Toute la thèse de Michéa est là depuis ses premiers écrits sur Orwell et sur le libéralisme. Et justement le courage, ou plutôt l’honnêteté intellectuelle (ce qui est souvent la même chose) est là : à ne pas simplifier, à ne pas refuser la complexité, à ne pas prendre ses lecteurs pour des demeurés à qui il faudrait prémâcher la pensée, et à qui l faudrait interdire certains sujets au prétexte qu’il est possible que de mauvais esprits s’en emparent.

Oui, il y a le risque d’être « récupéré » par l’extrême droite. Et alors ? Cette récupération, même effective sonne-t-elle en même temps la fin de l’argumentation ? Parce que le GRECE pour reparler de lui, a aussi bien convoqué Nietzsche que Socrate, et Dumézil ou Marx, il faudrait cesser de les employer pour une pensée « de gauche » ?

Bref on m’aura compris : la peur de la récupération n’évite pas le danger de la récupération, et une fois ce danger déclaré, il est bien évidemment question de le combattre. Que faisons-nous tous, que nous soyons militants, intellectuels, journalistes, écrivains, sinon combattre

C’est bien ce que doit faire un intellectuel, non ? On relira avec profit Edward Saïd et on s’inspirera de Hannah Arendt avec courage pour rafraîchir sa vision du rôle des intellectuels ; qui doivent  se tenir suffisamment en marge, en dehors, pour rester libre de leurs propos, même parfois contre… leurs amis.

Je dis ce dernier mot - en dehors  - en libertaire. Car en tant que libertaires nous pouvons nous payer le luxe, c’est notre seul luxe, de pas devoir passer la brosse à reluire à quiconque. Et même à l’occasion de luttes locales, collectifs, associations etc, où nous pouvons nous associer nous n’avons justement pas besoin de considérer ce que nous « risquons » de perdre. A ce titre, lorsque Michéa rappelle à Corcuff qu’il vient de se rapprocher de la Fédération Anarchiste, c’est aussi ce qu’il veut lui dire.

Enfin, sur ce sujet de l’éthique de conviction versus l’éthique de responsabilité qui consisterait à être précautionneux pour ne pas fâcher du monde, mais qui reviendrait surtout à laisser le champ libre aux fascistes et tenants de la droite brutale, il faut quand même dire que c’est un sujet archi-rebattu, dont tout, y compris mes propres propos ci-dessus, ont été largement rabâchés. Alors pourquoi Philippe Corcuff a-t-il besoin de parler de ça ?

Et c’est ici que Corcuff dit des choses fausses sur Michéa (celui-ci a d’ailleurs répondu avec détail et talent, et mon propos n’est pas de le défendre, il le fait très bien tout seul).

L’époque est trouble ? Pas tant que ça. Elle est même particulièrement clarifiée sur le plan de l’extrême droite dont les sympathisants à droite, où  tenants du FN, identitaires et francs fachos (Troisième Voie par exemple), sont tous sortis du bois. La « banalisation » même du FN est bien plutôt une clarification qu’une dissimulation. Aujourd’hui l’extrême droite a tué un jeune militant antifasciste, et avance quasi-dévoilée. Les propos de Sarkozy-Guaino-Ciotti à Grenoble et ailleurs sont particulièrement explicites, et l’impudence et le mépris d’un Copé qui n’en peut plus de souffler sur les braises sont on ne peut plus visibles et atterrants.

Alors de quoi a-t-on peur ? De susciter plus de fascisme ? Jusqu’à quand va-t-on se cacher derrière des articles de journaux au lieu d’agir ?

Plutôt que de (mal) lire Michéa, j’aurai été plus heureux si Philippe Corcuff avait travaillé en sociologue pour nous fournir une illustration des mécanismes de la montée de l’extrême droite dans les zones péri-urbaines, l’endroit socio-économique le plus sensible à l’émergence d’une zone dure de fascisme.

Au lieu de quoi, et malgré tout le respect que j’ai pour son travail par ailleurs, je constate que la banalité de l’analyse ne le cède qu’en à peu près du travail, largement aussi respectable de Michéa. Si je peux reprocher à ce dernier de creuser depuis longtemps le même sillon, je ne peux pas, on ne peut pas lui reprocher d’être justement d’une honnêteté foncière et qui ne se cache pas de s’intéresser à la complexité, à l’épaisseur des choses.
Son analyse du libéralisme tant philosophique qu’économique comme étant une seule et même chose, né de la même doctrine des Lumières, sorti du même creuset dont émerge aujourd’hui « la gauche » soi-disant keynésienne, franchement capitaliste, vaguement réformiste est juste et explique bien que la confusion n’est pas tant du côté de l’extrême droite, mais d’un soi-disant socialisme qui entretient cette illusion d’être ce qu’il n’est pas : socialiste.

L’article de Corcuff procède par approximations et raccourcis hâtifs. La notion de common decency tirée d’Orwell, Michéa s’en explique savamment et longuement et avec précision. Il n’en fait justement pas un fourre-tout qui serait la réponse à tout, et qui serait consubstantiel au prolétariat. Du tout. D’autant qu’il articule la critique du libéralisme philosophique-économique la common decency avec un soin de la subtilité et de l’aporie à la dynamique du Don explorée par Marcel Mauss, comme alternative à la lutte des classes marxienne comme seule grille de lecture du social, et comme seul dynamique humaine possible. On est vraiment très, très loin du reproche « d’essentialisme » faite par Corcuff. On est justement dans le contraire de l’essentialisme et du manichéisme, mais au contraire dans l’examen, chez Michéa, du complexe et du compliqué, du presque-rien et de la nuance.

Si nous sommes loin d’un système de pensée philosophique (d’ailleurs pourquoi toujours vouloir qu’une philosophie soit un système ?), nous sommes bien en présence d’une pensée patiente, méticuleuse, tout à fait à l’opposée d’une pensée « éditorialiste » pour colonnes de journaux.

Le travail philosophique est bien cet artisanat exigeant – provincial – retiré, et d’un sérieux nietzschéen, qui est aux antipodes de la frénésie de « l’imprimer ou mourir ».  

La lecture de Michéa par Corcuff est opportuniste et peu sérieuse, et à force de simplification (parce qu’il y a un caractère d’attachement à une forme de tradition, ou d’habitudes anciennes de faire société chez Michéa, Corcuff en fait un passéiste, et un conservateur, d’où le reproche de faire le lit de l’extrême droite. C’est oublier le caractère révolutionnaire du fascisme et la modernité consubstantielle du capitalisme qui est précisément l’instance qui suscite le fascisme. C’est surtout un raccourci peu honnête, qui permet à Corcuff de faire passer l’idée que Michéa travaille à distinguer Bien et Mal dans son travail philosophique. Ce qui est parfaitement faux).

Encore une fois mon propos n’est pas de défendre JC Michéa qu ile fait très bien tout seul. Mon propos est de dire que le temps et l’énergie de Philippe Corcuff serait mieux employé à faire œuvre de sociologue que de critique philosophique et littéraire. C’est à cet endroit que le travail militant a besoin de lui, c’est à cet endroit que se passe le combat contre l’obscurantisme, le fascisme etc.

Plutôt que de tailler des croupières à ses amis, ou de flatter l’ego de Michel Onfray, Ph Corcuff ferait mieux d’attaquer les Zemmour, les Ayoub, le système capitaliste dans ses subtils recoins, de front.

Parce qu’à attaquer Michéa ou Koucheyan, en plus d’une perte de temps, Philippe Corcuff est le premier à brouiller les pistes et à entretenir le problème endémique de l’extrême gauche qui est le fractionnement et la querelle théorique. L’anarchisme c’est la fin de la politique a dit je ne sais plus qui. Entendre : la fin de la politique politicienne, fratricide, théorique et purement idéologique. Pour aller vers le vrai pragmatisme tel que les zapatistes par exemple l’incarnent. Sur le terrain, au quotidien, entouré d’ennemis, patiemment, avec ardeur, avec la volonté de construire et d’éduquer et d’innover. Ni Max Weber, ni Bourdieu, mais le gens réels, épais, complexes.

Quant à ceux des lecteurs de Mediapart qui regrettent que les propos des uns et des autres soient parfois obscurs, ou difficiles, il faut dire, en toute amitié et fraternité que les situations complexes sont rarement analysables de manière simples. C'est le jeu du populisme de simplifier les choses complexes, pénibles. La simplification est rarement autre chose que du simplisme et donc souvent... un mensonge.

Cuervo

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