«At long last, have you left no sense of decency?»

Le McCarthysme battit son plein entre 1950 et 1954 alors que les Etats-Unis étaient engagés dans la guerre de Corée. Pourquoi donc évoquer tout cela 70 ans plus tard et qu’y-a-t-il de commun avec le sinistre sénateur McCarthy ? Où est donc la dignité ? Où sont les Truman, les Sénateur Chase Smith ? Car ce n’est pas un jeune avocat que l’on attaque ignominieusement sur sa jeunesse étudiante mais des enfants de l’école républicaine! Trois enfants de dix ans. 

« A la fin, avez-vous donc perdu toute dignité ? ». Le 9 juin 1954 au cours d’une séance du Sénat américain1, le Sénateur McCarthy révèle qu’un jeune homme travaillant pour le cabinet de l’avocat Joseph Welch avait été, lors de ses années d’études à Harvard, membre de la « Lawyers Guild », une association de juristes soupconnée d’être affiliée au Parti communiste. Après avoir vainement demandé à plusieurs reprises au sénateur de cesser de s’acharner sur ce jeune homme (« Let’s not assassinate this lad further ») l’avocat Welch prononce sa célèbre phrase, considérée par beaucoup comme marquant le début de la chute de McCarthy : « Have you no sense of decency, Sir, at long last, have you left no sense of decency ? ».

Le McCarthysme battit son plein entre 1950 et 1954  alors que les Etats-Unis étaient engagés dans la guerre de Corée, qui fit 35 000 morts et 100 000 blessés américains et que diverses affaires d’espionnage nucléaire au profit de l’URSS2 étaient révélées.  La « chasse aux sorcières », comme elle fut nommée, était pourtant loin de faire l’unanimité dans la classe politique américaine. Le président Truman, posant son veto aux premières mesures 3 du McCarthysme, déclara que les textes votés par le Congrès feraient entrer le gouvernement des Etats-Unis dans le domaine du « contrôle de la pensée »4 et « permettraient au gouvernement de harceler les citoyens exerçant leur liberté d’expression ». De nombreuses voix, démocrates ou républicaines, dont celle de la Sénatrice du Maine, Margaret Chase Smith, attaquèrent McCarthy dès 1950 en dénonçant « la confusion et les soupçons, répandus comme un cancer tentaculaire par ceux qui « ne savent rien et soupçonnent tout » »5.

Une simple convocation par le « Comité des Activités Anti-Américaines »6 vous transformait en paria, et les victimes du McCarthysme perdirent leur travail, parfois famille et amis. Elles se comptent par milliers, pas seulement parmi les célébrités d’Hollywood ou les intellectuels. Parmi ces derniers, l’historien Ernst Kantorowicz qui, après avoir dû quitter l’Allemagne en 1938 pour avoir refusé de prêter serment d’allégeance au régime nazi, dut quitter l’université de Berkeley, pour avoir refusé de signer un serment de loyauté7.

Le 2 décembre 1954, McCarty fut l’objet d’une censure du Sénat. Il mourut en 1957 à l’âge de 48 ans.

Pourquoi donc évoquer tout cela soixante-dix ans plus tard et qu’y-a-t-il de commun avec le sinistre sénateur McCarthy ?

Qu’y a-t-il de commun, en effet, avec des sénateurs votant un amendement 8 déclarant que « Les libertés académiques s’exercent dans le respect des valeurs de la République », valeurs qui ne sont nulle part précisées, amendement soutenu par la ministre de l’Enseignement Supérieur et de la recherche : «  Les valeurs de la laïcité, de la République, ça ne se discute pas [...] ça ne fait pas de mal de le dire, cet amendement ne me dérangerait pas » 9 ?

Qu’y a-t-il de commun, en effet, avec un ministre de l’enseignement déclarant que « Ce qu’on appelle l’islamo-gauchisme fait des ravages.  Il fait des ravages à l’université »10 ?

L’enseignement est un, de la maternelle à l’université  : que le lâche assassinat d’un enseignant, Samuel Paty, soit l’occasion de s’attaquer à la liberté des enseignants n’est pas le moindre des paradoxes.

Et ne reste-t-il aucune dignité au procureur de la république de Chambéry11 qui a ordonné le 2 novembre dernier que trois enfants de dix ans soient emmenés par des policiers au commissariat pour avoir tenu en classe des propos « semblant  justifier » l’assassinat de Samuel Paty ?

Que l’instituteur ait reçu une lettre avec les mots « T’mort », dont personne n’a d’ailleurs songé un instant qu’elle aurait été écrite par les enfants ou par les parents, n’y change rien. Peu importe d’ailleurs ce que ces enfants ont vraiment dit. Ce sont des enfants de dix ans, un âge où la mort est un sujet de jeu, où l’on se tue dix fois par jour dans la cour de récréation, où l’on apprend à manier le langage, sans encore comprendre son pouvoir, ni même le sens des mots : c’est pour apprendre aussi cela qu’ils vont à l’Ecole.

Ne reste-t-il donc aucune dignité à ceux qui ont ordonné que des hommes armés et cagoulés viennent chercher des enfants de dix ans à l’heure du laitier, des enfants dont les chambres sont fouillées à la recherche de … quoi ? De littérature « subversive » ? Des enfants que l’on imagine bien coiffés, une moustache de chocolat encore sur les lèvres, se préparant pour l’école, et que des policiers viennent arracher à leurs parents.

Retenus au commissariat jusqu’à 6 heures du soir : gardés comme des criminels pendant 11 heures  ! Leurs parents convoqués ensuite pour prélever empreintes digitales, ADN et les interroger sur leurs lectures et leur pratique religieuse.

  Comment est-ce possible ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Une erreur se dit-on, cela ne peut-être légal. Une incompréhension entre services ? Une anomalie ?

Hélas, non ! On apprend qu’il y a de nombreux autres cas semblables12 , plusieurs rectorats faisant systématiquement appel à la police, instillant la délation dans la nécessaire relation de confiance entre enseignants et élèves. Et le procureur de Chambéry persiste !

Ne reste-t-il enfin aucune dignité au ministre de l’intérieur lorsqu’il déclare que « les lieux ont été perquisitionnés sans heurts ni aucun trouble à l’ordre public» et apprend aux naïfs dont je suis « qu’il s’agit de la stricte application de la loi française. Les services de l’État, dans leur ensemble, ont respecté le cadre légal avec rigueur et dans le respect des droits de chacun. »13. Et le ministère de justifier cela14 en invoquant la théorie fumeuse des « signaux faibles d’un environnement radicalisé ». Des enfants de dix ans !

Est-ce cela la « société de vigilance » que veut bâtir le Président de la République nous assurant qu’elle n’était pas celle du « soupçon qui corrompt »15 sans qu’on n’ait jamais su comment distinguer l’une de l’autre ? Et traités ainsi, comment ces enfants de dix ans comprendront-ils la différence ?

Où est donc la dignité ? Où sont les Truman, les Sénateur Chase Smith, les Joseph Welch ? Car ce n’est pas un jeune avocat que l’on attaque ignominieusement sur sa jeunesse étudiante mais des enfants de l’école républicaine ! Trois enfants de dix ans !

                                                   Ne nous reste-t-il donc plus aucune dignité ?

 

 

1 Dans le cadre des « Army-McCarthy hearings » : il s’agissait d’enquêter sur les accusations de McCarthy concernant la présence de communistes dans l’armée américaine, l’armée accusant à son tour McCarthy d’avoir sollicité un traitement de faveur pour un de ses adjoints appelé sous les drapeaux.

Voir https://www.youtube.com/watch?v=wJHsur3HqcI et à 1h22’07’’ pour le passage cité ici.

2 https://en.wikipedia.org/wiki/Atomic_spies . Il est généralement admis que l’espionnage a permis à l’URSS de gagner plusieurs années dans la mise au point l’arme nucléaire.

3 Le McCarran Internal Security Act

4 « It would put the Government of the United States in the thought control business. » et « It would give Government officials vast powers to harass all of our citizens in the exercise of their right of free speech. » https://www.trumanlibrary.gov/library/public-papers/254/veto-internal-security-bill

5 https://www.senate.gov/artandhistory/history/resources/pdf/SmithDeclaration.pdf

6 Le House Un-American Activities Committee (HUAC) est associé au McCarthysme, même si McCarthy n’en a jamais fait partie.

https://www.lib.berkeley.edu/uchistory/archives_exhibits/loyaltyoath/symposium/kantorowicz.html

8 Amendement de la Sénatrice de l’Essone, Mme Laure Darcos, Vice-Présidente de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication   http://www.senat.fr/enseance/2020-2021/52/Amdt_234.html

Rappelons que l’Université de Strasbourg possède deux départements de théologie l’un catholique l’autre protestant, qu’en Alsace-Moselle, prêtres, pasteurs et rabbins sont salariés par la république. Une proposition de loi de 2006 a tenté sans succès d’adjoindre le culte musulman aux cultes financés par l’État dans ces départements.  http://www.assemblee-nationale.fr/12/propositions/pion3216.asp

10 Déclaration sur Europe 1, jeudi 22 octobre.

11 

https://www.ledauphine.com/faits-divers-justice/2020/11/06/ages-de-10-ans-ils-sont-arretes-pour-apologie-du-terrorisme?fbclid=IwAR19x_vVbeJ-SqOogCyqqvvab0uszLYsjJeq0cJDy2GpiA6lqPqg0XVgsL0 et

https://www.mediapart.fr/journal/france/091120/apologie-du-terrorisme-les-familles-d-albertville-disent-leur-stupefaction

12   https://www.mediapart.fr/journal/france/071120/apologie-du-terrorisme-plusieurs-enquetes-visent-des-mineurs

13 https://www.ledauphine.com/faits-divers-justice/2020/11/07/arrestations-de-mineurs-a-albertville-pour-apologie-du-terrorisme-le-ministere-de-l-interieur-reagit

14   https://www.facebook.com/Interieur.Gouv/videos/824537508305930/

15 « Une société de vigilance voilà ce qu’il nous revient de bâtir. La vigilance, et non le soupçon qui corrompt. La vigilance : l’écoute attentive de l’autre, l’éveil raisonnable des consciences. C’est tout simplement savoir repérer à l’école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la République. Une séparation. »  https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2019/10/07/ceremonie-nationale-dhommage-aux-victimes-de-lattaque-du-3-octobre-2019-a-la-prefecture-de-police-de-paris

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