De l'écrit, de ce qui vient...

Petite digression en passant — mais suite à une note de blog — sur l'avenir de la littérature, et de l'écrit...

Je rapportais quelques réflexions sur mon blog (en-lieu-et.place) suite à la lecture d'un article de Thierry Crouzet, paru sur son propre blog, article qu'il consacrait à la place et l'avenir de la littérature dans un monde numérique et numérisé.

L'envie m'est venue d'un développement, même rapide et superficiel, comme une introduction. Médiapart n'est peut-être pas le lieu le plus indiqué pour parler de littérature (malgré l'heureux partenariat d'avec en-attendant-nadeau), mais il s'agit de plus que la littérature, c'est-à-dire de notre rapport au monde tel que celle-ci le constitue depuis quelques siècles, et de celui qui émerge, sans doute radicalement différent.

Quelle sera la place de littérature, et plus généralement de l'écrit lui-même, dans le monde qui vient ?

Milan Kundera comparait, il y a plus de vingt ans, dans Les testaments trahis, qui faisait suite à L'art du roman (essai déterminant en ce qui me concerne, qui m'a sans aucun doute ouvert les yeux sur la puissance et la responsabilité de l'artiste, ainsi que sur sa nécessaire et contradictoire humilité) ce qu'il nommait le troisième temps du roman aux derniers feux du soleil couchant, autrement dit : sa disparition annoncée. Il décrivait ce troisième temps crépusculaire comme un retour au grand élan créateur de la première période, sa liberté de ton et d'esprit, celle d'un Rabelais, d'un Cervantès, qui leur survécut jusque Diderot. (Quant à la seconde période, celle du dix neuvième siècle jusqu'à la rupture instituée par Broch, Musil et autres Fuentes — d'une génération à l'autre — sa principale caractéristique était une funeste obsession de la vraisemblance et du réalisme — très appauvrissante — d'où sa détestation par André Breton, semblant méconnaître le passé autrement réjouissant de la première période). Ce troisième temps, selon ce que Kundera observait, ne paraissait pas promis à un durée significative.

Une telle intuition, ressentie bien avant l'explosion des outils numériques, pouvait paraître alors désenchantée, voire d'un pessimisme confinant au dandysme. Elle semble pourtant corroborée par les études contemporaines témoignant du désintérêt croissant des jeunes gens pour la lecture, passé le temps terrible de la quinzaine (non littéraire, celle-ci), délaissement particulièrement marqué chez les jeunes hommes. Ce déclin apparemment inéluctable, nous pouvons assez aisément en cerner les motifs.

Thierry Crouzet parle à juste titre dans son article de l'immersion dans le texte comme étant consubstantielle à la littérature. Il insiste sur le fait que, même numérique (tant dans sa conception que dans sa présentation), un texte littéraire est et doit demeurer un texte, avant toute autre chose, afin que la nécessaire immersion du lecteur y soit possible. Oui. Mais l'immersion aujourd'hui ne se passe-t-elle pas du texte ? Question de génération : après celle encore analogique du cinéma, voici celle numérique de l'image totale, interactive et virtuelle. Qui sait si cela ne mène à la disparition de l'écrit en tant qu'instrument de partage, et par conséquent de la littérature ?

Bernard Stiegler, par ailleurs, décrit, avec des outils conceptuels tels que la rétention tertiaire et la prothèse — qui en forme la possibilité en tant que support de mémoire externe — un transfert possible d'une technique (de méta-mémorisation) à une autre. Il vient ainsi conclure une réflexion et ouvrir un débat : cette rétention prothétique serait en pleine et manifeste révolution ; après le papier et l'écriture comme extensions du corps et donc de l'intelligence humaines, le temps est venu de l'écran et de l'image, en flux connecté et permanent (avec le risque politique majeur d'une détournement à leur profit de ces outils par des multinationales dépourvues de la moindre vergogne).

Voilà sans doute la raison pour laquelle un écrivain-chercheur (chercheur comme le cochon l'est de la truffe) tel que François Bon — qui filme souvent (depuis) des trains — suivant son intuition, a pris celui ci en marche, et s'est décidé à faire le youtuber littéraire. Une voix à suivre ? La démarche ne se veut pas nihiliste, et ne désire manifestement pas marquer la fin de l'écrit ; cependant, à sa manière, elle prend acte d'un tournant. Reste à savoir lequel, ou plutôt, jusqu'où il mène...

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