Escale en Satrapie

Rage, écœurement. Un homme assailli devant chez lui à Bujumbura, sans autre motif que son appartenance pseudo-ethnique. Un autre homme, Président en exercice d'une nation et d'une Union de nations, qui encourage les meneurs de ses assaillants. Colère. Découragement.

Un groupe d’hommes armés de machettes l’attendaient devant chez lui. Sans doute des imbonerakure.
Son épouse, une amie, nous a avertis aussitôt.
Ses jours ne sont pas en danger ; son visage est taillé de partout, il ne reste d’une de ses oreilles qu’un lambeau de chair, mais il s’en sortira.
Tous n’ont pas cette chance, ces derniers temps, au Burundi ; il y traîne de plus en plus de ces bandes armées, sûres de leur impunité. En fait, ce sont elles qui désormais font la loi. La défont, faudrait-il dire.
Comme pour de nombreuses victimes, le vol ne constituait pas le mobile de l’assaut. On pourrait croire, de prime abord, qu’il n’était motivé que par le désir de violence. Gratuit. Ce serait méconnaître le crime de cet homme.
Il est tutsi.
Ressurgissent de l’enfouissement des mémoires ces haines que l’on espérait oubliées. Leur approbation, leur exhortation par un pouvoir mortifère aux mains d’une non moins terrible cohorte, décidée à se maintenir coûte que coûte aux commandes, les rendent chaque jour plus violentes.

D’aucuns n’avaient manqué d’alerter. Cette escalade meurtrière était des plus prévisibles.

De manière concomitante, cette criminelle phalange  – l’on voudra bien me pardonner le pléonasme – vient de recevoir des encouragements bienvenus de la part d’un personnage pour lequel ma sympathie n’était auparavant pas particulièrement notable, et désormais à peine imaginable, si même possible. Ce personnage, nommé Idriss Deby, préside aux destinées du Tchad depuis quelques décades, installé puis maintenu par l’appui inconditionnel de la France depuis les années 90, et à celles de l’Afrique, par le truchement de la mal nommée Union Africaine, depuis moins longtemps et sans doute aussi pour une durée moins longue (un coup d’état à cette échelle n’étant à l’heure actuelle pas envisageable). Il est lui-même réputé pour un mode de gouvernance assez peu enclin à la mansuétude, faut-il le préciser.

Ce puissant individu, pour des raisons que l’on peut aisément deviner – un service en appelant un autre (en l’occurrence l’appui pour une nomination quelconque, de ces hochets dont les potentats aiment user en remerciements de mauvais mais loyaux services) – vient ainsi de fouler aux pieds les aspirations d’un peuple, et de se déclarer complice de meurtre, de tentative de meurtre, de tortures, de viols et autres mauvais traitements infligés à la population du Burundi. Certes, il n’est pas isolé. D’autres, du même acabit, représentants de la Russie, de la Chine, du Vénézuela, etc. ont voici quelques jours voté contre la résolution des Nations-Unies destinée à sanctionner les exactions commises par un gouvernement de la terreur ; ce faisant ils se sont eux-mêmes rangé au rang des complices. Peu leur importe, sans doute ; ces hommes – et ces femmes, s’il s’en compte parmi eux – ne se retrouveront jamais devant un juge pour la tentative d’assassinat à l’encontre de ce burundais qui rentrait chez lui sans imaginer ce qui l’attendait, quoique avec la peur au ventre, comme la majorité de ses concitoyens (et non pas sujets, comme en rêve le dictateur en place).

Ces quelques lignes fiévreuses, dont l’utilité, j’en conviens, est à peu près nulle, auront tout de même eu l’avantage de me permettre d’exprimer ma rage. C’est déjà ça.

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