Avec Mark, (en marche) pour la communauté mondiale radieuse ?

De quelle étoffe sont faits nos rêves ? De celle que nous avons tissée dans la douceur des soirs ensoleillés, ou bien face à l'âtre chaleureux, ou encore les yeux fermés derrière un monde renouvelé ? Ou alors de celle que quelques-uns ont déjà préparée pour nous, soyeuse, peut-être, mais nôtre, non, sans doute ?

Il est difficile d’échapper à la sidération, et au silence qui semble devoir lui succéder, sans appel.

Sortir de ce silence hébété, dans la cacophonie ambiante, est à la fois présomptueux, oiseux, et nécessaire.

Pour faire face à la bouche d’ombre.

Pour prendre le relais de voix malentendues – trop faibles, trop lointaines, trop méprisées. Parfois craintes.

Tant ne manquent les motifs d’accablement, qui invitent à la prostration.

D’où précisément qu’il s’agisse d’y opposer une résistance, et d’en trouver le courage en écoutant ceux qui l’ont eu, déjà.

Personnages :

La bouche d’ombre, ce manifeste « Construisons une communauté mondiale » de Mark Zuckerberg (dénommé l’homme du milieu) ;

La petite voix qui répond, cet article du blog, ar.al, de l’activiste numérique Aral Balkan.

La bouche d’ombre (l’homme du milieu) :

En des temps comme ceux-ci, la chose la plus importante que nous puissions faire à Facebook est de développer l’infrastructure sociale qui donnera aux gens le pouvoir de construire une communauté globale qui marche pour chacun de nous.

La petite voix :

Ce n’est pas le rôle d’une entreprise de « développer l’infrastructure sociale d’une communauté » comme Mark veut le faire. L’infrastructure sociale doit faire partie des biens communs, et non pas appartenir aux entreprises monopolistiques géantes comme Facebook. La raison pour laquelle nous nous retrouvons dans un tel bazar avec une surveillance omniprésente, des bulles de filtres et des informations mensongères (de la propagande) c’est que, précisément, la sphère publique a été totalement détruite par un oligopole d’infrastructures privées qui se présente comme un espace public.

La bouche d’ombre (l’homme du milieu) :

Notre boulot à Facebook consiste à aider les gens à avoir l’impact le plus positif possible tout en atténuant les domaines où la technologie et les médias sociaux peuvent contribuer à la fragmentation et à l'isolement. Facebook est un travail en cours, et nous nous engageons à l'apprentissage et à l'amélioration. Nous prenons nos responsabilités au sérieux, et aujourd'hui je veux parler de la façon dont nous comptons participer à l’édification de cette communauté mondiale.

La petite voix :

L’infrastructure que nous construirons doit être fondée sur les biens communs, appartenir aux biens communs et être interopérable. Les services eux-mêmes doivent être construits et hébergés par une pléthore d’organisations individuelles, non par des gouvernements ou par des entreprises gigantesques, travaillant avec des protocoles interopérables et en concurrence pour apporter à ceux qu’elles servent le meilleur service possible. Ce n’est pas un hasard : ce champ sévèrement limité du pouvoir des entreprises résume l’intégralité de leur rôle dans une démocratie telle que je la conçois.

Elle ajoute, la petite voix, que dans l’entreprenocratie d’aujourd’hui, nous – les individus – sommes au service des entreprises. Dans la démocratie de demain, les entreprises devront être à notre service.

Il y en a d’autres, des petites voix, dont on prend plaisir à se faire le relais, si faible fut-il.

Gustavo Gomez-Mejia vient de faire paraître Les Fabriques de soi ? Identité et industrie sur le web, aux éditions MkF.

Constat : nous avons le sentiment d’avoir composé notre propre journal sur Facebook, bien qu’il soit similaire à tous les autres.

En substance, il détaille comment, obligés de nous conformer à un gabarit tant formel que substantiel (étant entendu que lorsque nous construisons notre profil – terme rien moins que neutre – nous obéissons à un mode opératoire intangible, avec nom, prénom, photographie, etc., et que lorsque nous usons du réseau social pour donner une information, nous le faisons sur un fil conçu et formaté, auquel doit se plier notre propre imaginaire – ou ce qu’il en reste), nous acceptons volens nolens une standardisation des modes de comportement, et par conséquent de pensée.

Nous réduisons donc très sensiblement notre capacité de créer, d’inventer, de rêver.

Nous fermons la porte à tout acte poétique, créateur de sens par les formes et intrications.

Que rien ne soit possible, non, certes non. Mais notre volonté doit décupler son effort pour se libérer de l’entrave.

Car voici ce que l’on observe : que la page Facebook d’un jeune africain est identique à celle d’un jeune français – de celle d’un plus vieux aussi, dans un cas comme dans l’autre la différence ne se faisant éventuellement que dans la coloration ou le plissement moyen des visages photographiés.

S’ensuit qu’il s’agit de ne pas accepter cela trop longtemps.

Le risque est trop grand. De se perdre, soi et les autres. De ne plus reconnaître son visage – ni le sien ni celui de l’autre.

Qu’il s’agit de trouver des modes de résistance.

Évocation de temps anciens.

Autre industrie contraignante : celle du cinéma. Particulièrement à Hollywood, mais aussi ailleurs, par exemple en France. Cassavetes, Godard. Le premier qui développe sa pellicule dans sa baignoire, presque en clandestinité. (Avant lui, bien sûr, Welles avait fait exploser Hollywood – qui le lui a chèrement fait payer.) Le second est encore plus exemplaire : refus du langage imposé, déstructuration du récit par le montage, tout cela en fabricant un mode de production adapté, à l’aide de quelques hardis producteurs.

Ou comment refuser, détourner, se rire des contraintes (et le rire de Welles poursuivra Hollywood jusqu’à la fin).

Il est entendu que tout support a ses contraintes. Auxquelles on se plie. Ou bien, si l’on sait, que l’on plie avec soi. Les paperoles de Proust se jouent des limites du papier, tout comme les calligrammes d’Apollinaire (ou le Glossaire de Leiris), chacun à sa manière, l’un pour trier, biffer, ajouter, préparer l’impression, les deux autres pour s’amuser des codes et du cadre. Cadre dont d’ailleurs la peinture, qui se l’était imposé, finira elle aussi par se débarrasser, parfois violemment (Fontana), ou avec la douceur amoureuse et colorée de Hantaï.

Certes, oui, toute forme a ses contraintes. Cependant la forme standardisée jamais n'avait imposé à ce point son mode opératoire et celui de pensée.

La question est toute contenue en cette alternative : la communauté sera-t-elle créée par ses membres (même, telle la mariée mise à nu), ou bien se verra-t-elle imposée, dans sa forme, son organisation, sa fermeture, par les barons entrepreneuriaux (derrière un grand verre) ?

Il convient, au sujet de ces derniers, de rappeler l’information donnée il y a quelques semaines, à Paris, par Noam Chomsky : au sortir de la deuxième Guerre Mondiale, les Etats-Unis en tant que nation détenaient un peu plus de la moitié de la richesse mondiale, contre moins du quart désormais ; cependant les entreprises internationales d’origine américaine détiennent aujourd’hui… la moitié de la richesse mondiale. (Il fallait que tout change pour que rien ne change.) A leur tête, de plus ou moins honnêtes intrigants, s’affolant plus ou moins de leur pouvoir exorbitant, plus ou moins déterminés à faire régner l’ordre qui leur convienne…

Deux exemples pour en terminer avec ces quelques lignes tirées du silence. François Bon, Thierry Crouzet. Ecrivains. Contemporains. Le Tiers-Livre de François Bon, un livre protéiforme qui se déploie sur écran, et qui trouve sa forme en s’écrivant. Une forme propre, imparfaite, mais décidée. Contrainte, bien sûr, par un hébergement, du code, des procédures et langages, mais qui apprend à s’en dégager. Le blog de Thierry Crouzet, qui a décidé de ne plus lier ses articles aux réseaux sociaux, se souciant de demeurer droit dans un univers qui se courbe, au risque de perdre une source de visibilité.

Il y a sans doute un prix à payer.

 

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