Entre deux

Leurs chemins se croisèrent. Dernière tentative de l'un d'eux, ou bien ses partisans, ou bien les craintifs, et les malins, pour faire plier l'autre. Mais c'est déjà trop dire.

Il dit Vous semblez ne pas vouloir comprendre. Mais je ne comprenais pas, moi, ce qu’il y aurait eu à comprendre… Il dit Nous avions une faim terrible, terrible. Nous n’avions pas mangé depuis… je ne sais plus, en fait, des années. Des années, oui, puis il se tût.
Nous cheminions lentement, sur la plage lointaine, et le monde autour de nous se désagrégeait.
Il dit Les gens comme vous me méprisent et me craignent. C’est un grand tort. Il y a trente-cinq ans de cela, quand je n’étais rien, il craignaient et méprisaient d’autres que moi, et pour le faire savoir, ils usaient des mêmes moyens… oh, à peine plus rudimentaires. Ils s’asseyaient à l’abri de leur bureau ouatés et proclamaient sur le papier, de manière à être lus au plus loin, que ceux qui m’ont précédé eussent eu tôt fait, une fois arrivés, d’appeler au débarquement des amis qui étaient nos ennemis, sur leurs chars dévorants. Qu’ils eussent détruit nos installations, violé nos femmes et égorgé nos enfants. Rien de tout cela n’arriva, et même tout le contraire. Car ceux qui m’ont précédé, non contents de prendre la place, s’y installèrent du plus confortablement et furent assez rapidement soucieux de s’y établir. Ils y parvinrent, mais pour y parvenir, il leur fallut passer par le reniement. Rien de bien compliqué, vous le savez ; il leur suffit de revenir aux antiennes de leur jeunesse. Dirais-je qu’ils ont trahis ? Non. Ils sont revenus d’où ils étaient partis. Car il faut savoir – et vous le savez bien – qu’ils avaient – et tout particulièrement le premier d’entre eux – au fond, la même détestation que ceux qui écrivaient avec tant de rage, qui eux-mêmes se préparaient à trahir leurs pères, quand ils ne l’avaient pas déjà fait.
De nouveau il reprit sa respiration. Puis il stoppa. Je l’imitais, histoire de ne pas paraître plus ridicule. Après tout, je venais de le vaincre, et aux yeux de qui nous observait, je me devais de rester digne. C’est un apprentissage, la dignité. J’en ai parfois manqué. Mais je fais des progrès. Il le faut. Sinon je risque de perdre ce que j’ai gagné. Je ne sais pas comment nous nous sommes retrouvés ici. Je ne sais pas ce qui m’a pris de le saluer, avec une forme de compassion qui l’a amusé.
Il dit Bon. Vous non plus ne trahissez rien. Et ceux qui vous soutiennent trahissent encore moins que vous. Ils ont pris leurs marques, depuis le temps. Et les vôtres aussi. Ce sont les mêmes, à vrai dire. Ils m’ont disqualifié, ce qui était assez facile, puisque depuis toutes ces années à exprimer leur détestation, depuis ces quelques lustres, oui, voire, ces quelques siècles, car vous et vos amis avez derrière vous quelques siècles de détestation et de craintes, depuis tout ce temps, donc, l’habitude est prise. Bien sûr, lorsque parvinrent pour un temps très bref à vous ravir la place ceux qui voulaient soit disant l’emplir de chars rouges sang, un temps très bref je le répète car les habitudes de votre camp très rapidement leur revinrent, ils furent décontenancés, et vos pères avec eux ; mais cela vous le savez ne dura pas. En quelques lignes bien senties, on fit savoir qu’il était inutile de tenter de changer quoi que ce fut. D’invisibles troupes y veilleraient. Mais voyez-vous, ce qui peut paraître étonnant, mais ne l’est pas au regard de votre puissance, c’est comment ceux qui ont porté les rêves de mes prédécesseurs jusqu’aux assises des commandes m’ont maintenant chassé, moi, qui rêve du même rêve. Peut-être aussi parce qu’ils avaient compris que le rêve vite serait oublié, passé par pertes et profits, allez savoir. C’est comme ici, remarquez : chaque vague qui vient chasse l’autre.
Il m’observa du coin de l’oeil, agacé.
Mais ce qui me laisse pantois, c’est cette manière sans vergogne qui est la vôtre de venir jusqu’ici me poursuivre, alors que je prends le large pour réfléchir à l’estoc qui vient, votre manière de surgir sans même respecter mon repos, et de me demander de vous soutenir, comme si nous étions de vieux amis, comme si vous n’aviez pas comme projet de me nuire jusqu’à me vider de ma substance. Mais c’est ce qu’ont fait déjà, à mes prédécesseurs, les vôtres ! Croyez-vous que mon désarroi me put le faire oublier ? Non. Votre haine, certes pateline, à mon égard, est trop sensible et trop marquée, trop lointaine et efficace, dans ses effets, pour que je n’en tienne plus compte, parce que vous venez jusqu’ici pour m’offrir je ne sais quoi, un rafraîchissement et un gâteau à la crème au salon de thé de la rue, derrière, qui abrite du vent – et, croit-on, des ennuis, pour que je m’en remette à vous, parce que votre sourire bienveillant rassérène vos ennemis en temps normal. Mais ces ennemis-là, ce sont vos amis. Et même, sachez-le jeune homme – mais vous ne l’ignorez pas bien sûr – ce sont eux qui vous ont fait. Et aussi,ce sont eux qui vous détruiront, si besoin. Ils sont comme vous, et ce sourire, c’est eux qui l’ont fabriqué. Et leur façon de mordre sans serrer les mâchoires, qui vous semble douloureuse, c’est une marque de leur soutien, à peine masqué. Ce qui me laisse rêveur, et peut-être même me blesse, c’est que, sachant cela aussi bien que moi, vous ayez pu croire que j’étais de la même étoffe. Mais je ne joue pas, ou si peu. Et je ne vous suivrai pas. Je n’ai rien contre vous, du moins, je veux dire, votre personne, quelque arrogant que vous soyez, mais tout contre ceux dont vous êtes la créature. Vous n’êtes pas non plus plus mon pire ennemi, la bête immonde contre laquelle je hurle depuis de si longues années (et pour cause, puisqu’elle fut vouée dès l’origine à ma destruction, et, entre autres, créée à cette fin), mais jouer un ennemi contre un autre n’est jamais bon, quand bien même l’un des deux ressemble encore à un être humain. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je vous parle. Je ne sais pas ce qui vous arrivera demain, mais je dois avouer que cela ne me concerne pas. Ce qui me concerne, c’est de retrouver mes forces, pour les insuffler à ceux qui suivent, contre vous, contre ceux qui sont avec vous, et contre ces autres qui profitent de vous et que vous avez aussi créés, il y a désormais de longues années, quand ceux qui me précédèrent, et parmi eux leur rassembleur, trahirent des peuples entier et pour masquer cette trahison leur offrirent votre ombre, qu’il vous faut désormais défier.
Il s’apprêta à reprendre sa marche dans le froid, puis se tourna vers moi, une dernière fois.
Il dit Je suis sans amertume car je vous connais et je connais les forces que vous mobilisez. Mais je n’ai pas envie de sentir votre présence. Laissez-moi maintenant.
Et il me planta là.
A quelques mètres, il se retourna cependant une dernière fois.
Vous êtes philosophe, m’a-t-on fait savoir. Mais vous ne paraissez pas avoir grand sens de l’histoire. A moins que ce ne soit le goût, qui vous en fasse défaut. C’est de votre âge, et de votre temps. Mais c’est une erreur. Pour vous-même, comme pour ceux qui vous encouragent, de près ou de loin.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.