Tarnac : « Bloquons tout », disaient-ils. Et surtout profitons-en pour réfléchir...

Pendant encore dix jours, on va donc s’amuser de la mascarade, des écoutes éventées et pv trafiqués. De l’impertinence des petits agités de « l’ultra-gauche », de la gaucherie de policiers infiltrés. Et finalement de l’impasse d'un procès mal embarqué, où l’accusation se demande déjà comment sortir la tête haute. Mais en oubliant l’essentiel : de penser ce que voulait signifier le blocage.

Depuis mardi 13 mars se joue au Palais de justice de Paris une drôle de comédie. Dix ans après les faits, le « groupe de Tarnac », soupçonné d’avoir endommagé des lignes SNCF, revient sur le devant d’une « scène médiatique et judiciaire » qui n’aura jamais aussi bien porté son nom. Procès ubuesque, carnavalesque (les soutiens des accusés entrent au palais en arborant des masques à l’effigie du procureur), ou théâtre de foire, entre micros tendus et caméras, c’est au choix…

Dans cette affaire qui s’enlise lentement mais sûrement depuis dix ans, tout le monde peut désormais constater qu’on s’est solidement installé dans la parodie. Le procès se double à présent de plus en plus d’un « procès du procès », car l’on manque finalement de preuves suffisamment solides pour incriminer les accusés alors que l’évidence devient de plus en plus claire qu’il y a eu manipulations et faux procès-verbaux. Parodie d’instruction, parodie de procès, bientôt peut-être parodie de justice… Cela a commencé dès lors que la qualification de « terrorisme » a été abandonnée par l’accusation en 2014. Ne reste donc que le jeu un peu vain sous sa grandiloquence de l’accusation et de la défense. Mais à quoi joue-t-on alors ? et qui a vraiment envie de jouer ?

Relatant les péripéties de ce petit théâtre judiciaire, qui en a vu d’autres —on s’en doute—, le journaliste du « Monde » Henri Seckel que l’on connaît aussi pour ses retransmissions facétieuses de matches de tennis ou de handball, souligne, le jour d’ouverture du procès (article du 13 mars), l’ambiance potache qui règne dans le prétoire et nous fait part des moments croustillants de l’audience avec son goût du comique et des bons mots. D’habitude cet enjouement apporte plutôt un certain intérêt à la retransmission sportive sans images du « Monde », mais cette fois cela ferait plutôt un peu de peine. Les médias, présents en grand nombre, sont —comme toujours— friands de ces situations, enregistrant goguenards les clowneries des uns et des autres, se délectant de la tournure comique prise par l’affrontement des parties en dépit des appels au sérieux de la présidente. Et les inculpés, fidèles au mépris qu’ils affichent (et théorisent) de cette justice pour eux au service du « système » donnent aux journalistes ce qu’il attendent. Il y a du spectacle, mais c’est en fin de compte un spectacle bien pitoyable. S’il n’y avait pas en jeu encore le risque de prison pour les prévenus, tout le monde se passerait volontiers sans doute de cette grand-guignolade.

 Tourner en dérision l’accusation et l’institution judiciaire fait de toute façon partie de la stratégie du groupe d’inculpés, qui va légitimement multiplier les pitreries pour faire paraître ce procès plus grotesque encore qu’il ne l’est peut-être naturellement. Décrédibiliser une justice dont ils font peu de cas, c’est pour eux conséquent et dans l’ordre des choses. Au risque de passer pour de vulgaires adolescents agités —et désormais attardés (car ils ont dix ans de plus…)—, ce qu’ils sont d’une certaine manière naturellement devenus dès lors que l’on n’a plus vu en eux de dangereux terroristes (d’autres types de « jeunes », bien différents, ont hérité entre temps de la qualification).

 Mais voilà : que pourra bien signifier ce procès, au-delà de la comédie pathétique qui joue sur notre fascination stupide pour cette nouvelle forme de télé-réalité ? Les fers à bétons sur les lignes SNCF visaient à bloquer le trafic des biens et des personnes, à arrêter l’espace de quelques heures le déferlement des flux du monde capitaliste, à mettre en échec sa logique de mouvement permanent, son insaisissabilité par la mobilité même. Pour quoi faire ? Pour permettre à celui-ci d’arrêter un temps de courir à sa perte, et un peu, peut-être, aux hommes de réfléchir. Provoquer l’arrêt subit et momentané du système, l’asphyxie des machines, gripper les rouages pour que les hommes, rendus soudain à l’inaction forcée, puissent ouvrir les yeux sur ce monde qu’ils font, sans s’en rendre compte.

 Le philosophe allemand Peter Sloterdijk a évoqué ces moments précieux d’épiphanie du réel, lorsque les masques tombent et que l’inanité de nos existences nous apparaît crûment. Lorsque par exemple l’homme pressé des mégapoles se retrouve soudain pris au piège deux ou trois heures durant d’un embouteillage monstre sur l’autoroute qui le mène à son travail et qu’il a cette prise de conscience subite : « cela ne peut pas continuer comme cela, cette vie n’en est pas une ». Il aura fallu la panne, l’arrêt des flux (transport, électricité, internet, télé…), pour sortir de sa torpeur et se regarder en face, percevoir alors tout l’absurde de son existence. Une expérience libératrice.

 De la même manière, un procès est une suspension solennelle du cours habituel des existences. Un temps pour penser. Va–t-on malgré tout se laisser complètement gagner par le feuilleton tragicomique qu’on nous propose ? ou aura-t-on l’esprit, un moment seulement, de considérer les seules choses vraiment importantes dans toute cette affaire, à savoir les idées que les accusés sont soupçonnés d’avoir mises en œuvre ? L’opportunité de méditer sur ce que promet notamment L’insurrection qui vient qu’ils sont soupçonnés, et en partie accusés, d’avoir écrit ? Car la portée réflexive de ce texte comme des suivants du « Comité invisible » (A nos amis, 2014 ; Maintenant, 2016, La Fabrique éditions) dépasse largement l’anecdotique d’une action libertaire comme celle qui consiste à retarder un train.

 Héritiers de Debord, de Foucault, d’Agamben, de toute une pensée de l’émancipation dont ils reprennent les thèmes et les inquiétudes en les actualisant (la « société du spectacle », le « biopouvoir », la « communauté qui vient »), ils prolongent une pensée post-marxiste qu’ils ont considérablement dépoussiérée et renouvelée, adaptée au présent de leur génération avec un talent de plume et de pensée qui a forcé l’admiration de nos plus grands philosophes. D’ailleurs, leurs textes sont lus et commentés aujourd’hui partout à travers le monde, dans les mouvements anticapitalistes comme dans les universités, à New York, Montréal, Delhi, Prague et São Paulo. Car ne nous y trompons pas, derrière les silhouettes de ces jeunes gens se cachent sans nul doute les plus brillants esprits d’une encore très jeune nouvelle génération d’intellectuels, les artisans d’une pensée politique critique sans concession. Par leur exigence intellectuelle, ils se placent bien loin au-dessus des petits rigolos futés ou des sales gosses attardés dont ils se voient contraints de nous donner l’image aujourd’hui.

 Certes, ils conspuent la démocratie, mais pas moins que tous les penseurs pourtant très respectés qui soulignent aujourd’hui que celle-ci est frelatée car complètement passée au service du marché. Qu’on partage ou non les idées radicales qui sont les leurs, on doit leur reconnaître au moins une puissance de pensée, une capacité d’analyser notre temps peu commune et qui nous est absolument nécessaire. En dix ans, leur voix s’est d’ailleurs imposée comme essentielle dans l’effort collectif pour participer à « l’intelligence stratégique du présent » (À nos amis), pour penser par-delà le bruit et la fureur du spectacle. Ce sont les Stiegler, les Rancière et les Negri de demain, des théoriciens des insuffisances de la démocratie, des aliénations de l’économie mondialisée, des penseurs critiques de la nouvelle politique. Bien plus intellectuels comme Marx que criminels comme Staline. Le monde entier nous les envie déjà, nous en aurons encore besoin, ne l’oublions pas.

 Réduire des individus brillants au rôle de gamins turbulents, les forcer à entrer dans ce cirque judiciaire et à gesticuler sous les regards des médias et les flashes des photographes, les forcer à faire partie de la farce, c’est peut-être, au-delà des éventuelles condamnations à venir, le plus grand dommage qu’on puisse faire à ces hommes et femmes engagés, c’est confisquer le sérieux de leur proposition de vie, de leur tentative de repenser le monde, et les forcer à descendre de ces sphères où ils s’étaient placés par leur reprise réussie de la critique de la société de consommation et du spectacle.

 Le philosophe italien Giorgio Agamben, un de leurs principaux mentors, a récemment théorisé le fait qu’en régime démocratique sécularisé, le procès soit devenu lui-même la peine, le seul mystère — bureaucratique— d’une justice impossible (« Mysterium bureaucraticum », in Le Feu et le récit, trad. fr. Martin Rueff, Rivages, 2015). Jamais cette prophétie n’est apparue si vraie, comme si l’ensemble de l’accusation et de la défense, et la justice elle-même, ainsi que le gouvernement et l’État français qu’elle est censée servir, se retrouvaient forcés de se placer sur le même plan vulgaire, dans une même déchéance comique dont nul ne sortira indemne, encore moins triomphant, et ce, quelque soit le verdict.

 

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