Le XIXe siècle n’est pas si loin

Régulièrement, les plus libéraux de nos hommes politiques (Droite ou Gauche) cherchent à dévaloriser les idées tendant à défendre le pauvre (l'opprimé) contre le riche (l'exploiteur) en utilisant le terme "ringardisme" pour principal argument. Pour eux, la lutte des classes n'est plus de mise mais bien un phénomène dépassé. Et ils vous embarquent alors dans un discours fait de "raison", sous-entendant que l'homme politique responsable est celui qui créera le plan de rigueur le plus convaincant, qui dira la "vérité" (oui, mais laquelle ?). L'économie doit toucher tous les postes, des Services Publics aux aides pour les plus défavorisés. De Manuel Valls à Jean-François Copé, on nous explique qu'il est temps d'être matures, de remettre la France dans le sens de la logique économique mondiale, d'être réalistes. Désormais, chômeurs et malades sont des "assistés", les Fonctionnaires deviennent des privilégiés. Et ils sont convaincus d'avoir raison lorsqu'ils disent que l'Etat n'a plus les moyens de venir en aide à ces recalés de la Société, de développer aveuglément les Services Publics. Si convaincus qu'ils ne peuvent décemment pas imaginer d'autre solution que de couper peu à peu les vivres à quiconque ne ferait pas l'effort de rentrer dans le rang. Cette politique conduit inévitablement à des abus puisqu'on entre dans la politique du chiffre et qu'on oublie l'aspect individuel. Pôle Emploi, débordé par l'afflux de chômeurs liés à la Crise et en total sous-effectif, ne devient qu'une machine à trier ceux qui vont dans le bon sens en acceptant tous les compromis défavorables possibles et ceux qui ne veulent pas (se) bouger. Ces derniers sont immanquablement rayés de la liste. On ne veut pas d'un peuple incapable d'être géographiquement mobile, de laisser sa famille et son niveau de vie pour un emploi moins rémunéré que le précédent. Là encore, le citoyen n'est plus un être humain, mais un outil. Le travail prévaut sur la qualité de vie. On ne doit donc pas travailler pour vivre, mais vivre pour travailler. Il est évident qu'un employé coûte moins cher à l'Etat qu'un chômeur. Mais est-ce une raison pour ne pas tenir compte de l'horreur du marché du travail actuel ? Est-ce si "ringard" de comparer la situation actuelle à du Zola : précarité, conditions de vie dégradées même pour les employés, surendettement, possibilités d'évolution quasi nulles, systématisme des a priori sociétaux (un homme de 50 ans au chômage, vivant dans une banlieue, a tout de même peu de chance de trouver un poste bien rémunéré). L'arrogance du marché du travail pousse les uns contre les autres. Toute personne encadrante sera forcément détestée par les employés. Et vice-versa. La division entre ceux qui détiennent du pouvoir et ceux qui n'ont aucune chance de l'obtenir est énorme. On est embourgeoisé dès qu'on atteint un poste à responsabilité. Et la logique fait qu'à ce niveau-là, on se doit de suivre les directives de la Direction sous peine de rétrograder. C'est l'incompréhension totale entre deux mondes, la nouvelle lutte des classes. Les uns ont le sentiment d'être exploités et de ne pas avoir eu la chance des "gradés", les autres ont le sentiment que leurs employés sont aigris et jaloux. Parfois même, on voit poindre chez certains cadres le cynisme du pouvoir. Et s'il fallait licencier des gens pour que la société à laquelle ils appartiennent avance, ils n'hésiteraient pas un instant. La loi du marché en gros. Alors oui, la lutte des classes n'est pas terminée, elle est différente. Et même si 10% de la population détient toujours 53% du patrimoine, elle dépasse largement le cadre des héritiers face aux démunis, elle est désormais une affaire de pouvoir. Dès lors, le terme "ringardisme" semble quelque peu limité (et limite) quand il s'agit de développer un nouveau système dans lequel le "plaisir" de travailler serait le but, dans lequel le partage du travail serait réel, dans lequel il n'y aurait pas de menaces insidieuses (ou non) au chômage sur l'employé de la part de ses supérieurs. Il n'est pas "ringard" de vouloir également ré-humaniser la prise en charge des sans-emplois, en leur donnant de l'espoir, en prenant en compte leur situation individuelle ou familiale par exemple. Prendre le temps, poser les choses et cesser de chercher à nous prouver que la situation est si terrible qu'il n'est pas d'autre solution que celle consistant à restreindre les Droits du Citoyen au profit d'un désengagement de l'Etat. C'est au contraire le moment où l'Etat doit refaire surface et assumer son rôle : la protection de ses citoyens. On en est loin, très loin, on en est même revenus à proximité du XIXe siècle. Finalement, ça n'est pas si mal d'être "ringard". Qui sait ce qu'il adviendra de la prochaine révolte ? Le FN est le seul Parti à prendre position pour ces défavorisés. On sait pourquoi, on connait la manœuvre, on sait également où ça peut mener. Va-t-on donc fermer les yeux longtemps en imaginant que les erreurs du passé ne peuvent se reproduire ? Le PS n'est plus assez clair, ses compromis avec le Marché dérégulé en font un ennemi pour quiconque se sent floué par la Crise. Ne pas voir que la résignation actuelle est un tremplin vers l'extrême est stupide. Se répéter "jusqu'ici tout va bien" est une erreur, une erreur historique même. En passant outre les appels de détresse, on prend le risque de tout détruire. Dès lors, plus de lutte des classes, mais une lutte pour la Liberté.

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