Trêve hivernale : la police va expulser des migrants d'un squat à Drancy

Reportage dans un bâtiment désaffecté de SNCF Mobilités, d'où 77 migrants et migrantes sont sur le point de se faire expulser. Une décision "disproportionnée", selon les avocats des occupants [1/2].

Mamadou Camata, posant près de la gare du Bourget, à Drancy. © Cyrielle CHAZAL Mamadou Camata, posant près de la gare du Bourget, à Drancy. © Cyrielle CHAZAL

Jeudi 22 novembre, Drancy (Seine-Saint-Denis). Mamadou Camata, Ivoirien de 30 ans, m'accueille dans son squat. Avec plusieurs autres migrants, en situation régulière ou irrégulière, originaires de Côte d'Ivoire et du Burkina Faso, il a élu domicile dans cet immeuble désaffecté appartenant à SNCF Mobilités. Souriant malgré l'expulsion prévue pour la fin du mois, il tient une comptabilité des entrées et sorties. "En ce moment, nous sommes 77." Ce chiffre peut évoluer dans les jours à venir, notamment à la baisse si certains occupants préfèrent partir avant l'expulsion par les forces de l'ordre, rejoignant d'autres squats ou hébergements de fortune. "Nous ne savons pas où aller. Nous demandons simplement à passer l'hiver ici, mais le juge nous a refusé la trêve hivernale", résume-t-il.

Pas de trêve hivernale ? Dans la cour, je pianote sur mon smartphone à la recherche d'une explication. Mes recherches Internet m'apprennent que les occupants sans droit ni titre entrés dans un lieu par effraction (les "squatteurs", dans le langage courant) ne sont pas officiellement visés par le dispositif protecteur de la trêve hivernale (1er novembre - 31 mars). C'est ce que vient d'ailleurs rappeler noir sur blanc la loi ELAN (non-appliquée dans cette affaire car publiée le 24 novembre au Journal Officiel). Cette restriction est censée éviter que des locataires ou propriétaires d'un logement ne se retrouvent à la rue pendant la trêve hivernale, parce que des squatteurs entrés en leur absence ne seraient, précisément, pas expulsables en raison de la trêve.

Une expulsion "disproportionnée"

Mais dans le cas présent, il ne s'agit pas d'un logement mais d'un bâtiment désaffecté, habité depuis un an par les occupants actuels (et depuis plus longtemps par de précédents squatteurs, partis depuis). "Je ne comprends pas, c'est injuste. La SNCF n'a même aucun projet pour ce bâtiment, alors on ne dérange personne !", se désespère Mamadou Camata. C'est ce que me confirmera ensuite Me William Mak, l'un des avocats en charge du dossier aux côtés de Laura Pasquier et Alexandre Koenig. "SNCF Mobilités, propriétaire et demanderesse dans cette affaire, n'a pu justifier d'aucun projet pour ce bâtiment. A nos yeux, cela rend l'expulsion en pleine trêve hivernale particulièrement disproportionnée, tout comme la grande vulnérabilité des migrants et migrantes concernés." Parmi eux, des demandeurs d'asile.

Les occupants se partagent un mafé. © Cyrielle Chazal Les occupants se partagent un mafé. © Cyrielle Chazal
J'entre. Je suis frappée par le caractère ordonné des lieux. Un homme se brosse les dents devant un lavabo installé dans une salle vide, inspectant sa mine matinale dans un petit miroir mural. Plus loin, un matelas deux places est redressé contre un mur, indiquant que l'heure n'est plus au repos. Et pour cause : la plupart des occupants s'activent, le jour, pour ramener quotidiennement quelques euros. "Ici, on s'entraide, on partage les courses", m'explique S. (à droite sur la photo), désignant d'un geste le mafé qu'il savoure, assis sur un canapé aux côtés de deux "colocataires".

"C'est ça, la France des droits de l'Homme ?"

Tandis que M. continue à me faire visiter les lieux, j'échange avec plusieurs occupants. "Je suis enceinte de neuf mois, je ne sais pas ce que je vais devenir. Je suis fatiguée de toute cette situation, je m'inquiète beaucoup", me confie Mme Cisse, d'origine ivoirienne. "C'est ça, la France des droits de l'Homme, celle qui donne des leçons aux autres pays ?", fait mine de m'interroger Willy Augustin.

Adama Yameogo pose dans sa chambre. © Cyrielle chazal Adama Yameogo pose dans sa chambre. © Cyrielle chazal
Puis Adama Yameogo, migrant et cinéaste qui planche sur un film engagé dans un cadre associatif, me conduit dans sa chambre, à l'étage. Un drapeau français est accroché au mur tout comme, plus loin, une photo d'Emmanuel Macron. "Nous sommes des étrangers, on veut nous mettre dehors dans le froid. Mais il ne faudrait pas oublier que si la France est une grande nation, c'est aussi grâce à nous, grâce aux colonies", déclame-t-il. Il alterne entre un discours émaillé de références historiques et une requête désespérée : "Vous, les journalistes, vous pouvez nous aider. Il faut en parler !" 

Je poursuis ma visite. Ici, une douche propre et fonctionnelle. Là, des W.C en état de marche. Plusieurs micro-ondes. "Nous avons l'eau courante et l'électricité, m'indique Mamadou Camata, même si ça saute souvent. » Je navigue entre des chambres construites grâce à de fines cloisons, les pièces  en dur préexistantes étant en nombre insuffisant. Dehors, sur le rebord de la fenêtre du premier étage, des cuisses de poulets sont tenues au frais, posées dans une assiette. « Ce n’est pas l’idéal, mais c’est mieux que la rue », poursuit mon guide. Les lieux me semblent de prime abord sécurisés. Pourtant, Me William Mak m’apprendra plus tard que, parmi les axes d’attaque de SNCF Mobilités figure le danger du lieu pour ses occupants. « Par exemple, la SNCF affirme que le bâtiment est trop proche des voies ferrées. C’est faux : il y a plusieurs dizaines de mètres et un grillage, entre la cour et les rails. »

Contrairement à ce que SNCF Mobilités a affirmé en justice, le bâtiment occupé est assez éloigné de la voie ferrée. © Cyrielle Chazal Contrairement à ce que SNCF Mobilités a affirmé en justice, le bâtiment occupé est assez éloigné de la voie ferrée. © Cyrielle Chazal

"Nous avons écrit au maire"

Au moment de partir, j’entends des rires dans la pièce qui sert désormais de salon, où trône un canapé moelleux. La bonne ambiance prend le dessus, malgré l’incertitude. Et, de fait, ils ont raison de conserver un peu d'optimisme : le maire, Aude Lagarde (UDI), peut encore tenter d’empêcher l’expulsion, grâce à ses pouvoirs de police.  Les maires peuvent en effet prendre des arrêtés, surnommés « arrêtés anti-expulsion », jusque-là annulés par le juge administratif, au motif qu’un maire ne peut pas faire obstacle à l’exécution d’une décision de justice. « Mais il faut essayer, lance l’avocat William Mak. Nous avons écrit au maire en ce sens. Cela pourrait marcher ! » A suivre, dans les prochains jours : un décryptage juridique de la situation [2/2].

[Ce sujet a initialement fait l'objet d'un thread Twitter sur mon compte @Cyrielle_chazal, le 22 novembre, que vous pouvez consulter sur ce lien.

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